Le 6 au matin, à Rhodes, le capitaine Roller reçoit de l’amirauté française, l’ordre de se diriger non plus sur Beyrouth, mais sur Tripoli, de Syrie : «en cas de possibilité capture, détruire le navire ».
A peine sorti du chenal de sécurité de Rhodes, le 6 à 7h15, l’Oued-Yquem est attaqué à la mitrailleuse et au canon par un avion anglais Blenheim. Les canons de 25 ripostent, l’avion s’éloigne après avoir jeté quelques petites bombes incendiaires ; 5 soldats, l’homme de barre et le 3è mécanicien sont blessés par des éclats de balles explosives. Le navire revient en rade de Rhodes, y stoppe jusqu’à 10h 45 puis reprend la route. L’escale a été mise à profit pour installer sur le pont un quatrième canon de 25 CA et 14 fusils-mitrailleurs pris dans le chargement.

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Vendredi 13 juin 1941

p.1 Depuis trois semaines, nous sommes en instance de départ (1). Tout le monde sait bien que c’est pour la Syrie (2), c’est le secret de polichinelle, mais on le cache quand même. Nos officiers nous ont répété jusqu’à aujourd’hui qu’ils ignoraient où nous allions. Pourtant ce matin, avant de quitter la base, le colonel en personne, en tenue civile, nous a tenu un petit discours. Il nous a d’ailleurs confirmé que nous allions en Syrie, qui est, parait-il, en mauvaise posture (3). Je le crois sans peine, et je doute fort que nous arrivions là-bas à temps pour changer la situation ; et j’ai même le ferme espoir que l’affaire soit terminée avant que nous soyons partis. Je suis peut-être un mauvais patriote, mais je ne vais pas volontiers me faire casser la g….. pour des questions de politique ou d’économie (car ce n’est pas autre chose actuellement).

Je suis revenu sain et sauf de la campagne contre l’Allemagne, c’est déjà beau. Je ne tiens pas à recommencer. D’ailleurs, sans avoir une estime particulière pour les Anglais (4), j’avoue que, comme beaucoup de Français, je comptais beaucoup sur eux p. 2 pour nous débarrasser de l’occupation allemande, mais maintenant je ne suis plus très sûr qu’ils y arriveront. Et surtout je me demande si ce ne serait pas seulement changer d’occupant? Mais je ne suis pas qualifié pour répondre à ces questions. L’avenir y répondra. Pour l’instant, il est un fait que nous sommes bien prêts au départ. Nous devons passer par l’Allemagne, l’Autriche, traverser les Balkans et embarquer à Salonique (5). Le colonel nous a recommandé une tenue impeccable, naturellement, afin de donner une haute idée de la France dans tous les pays traversés. Et il espère que nous reviendrons avec une croix de guerre à rallonge. Je n’en suis pas si sûr que lui !!!

Je me refuse à croire maintenant au départ, et pourtant il s’affirme de plus en plus. Tout le matériel est déjà embarqué dans le train, et nous sommes nous-mêmes installés dans des wagons de 3ème classe. Deux par compartiment ; mon co-équipier est Vilpoux, un sympathique camarade que je ne connais que p. 3 depuis quelques jours ; il vient de Nîmes, c’est un Parisien, pas très grand, un peu « boulot ». Je crois même qu’il est légèrement bedonnant, mais c’est un bon vivant. Il a copieusement arrosé le départ en compagnie d’Abalain et Béraud, les locataires du compartiment voisin. Ils sont légèrement vaseux, malgré tout, leur tenue est encore à peu près correcte, ils ne sont pas trop titubants. Cela me fait penser au champagne que les assistantes sociales nous ont offert il y a quelques jours (encore un signe que le départ est certain).

A tout hasard, j’ai téléphoné à tante Léo que je partais ce soir, elle sera fixée maintenant. J’ai écrit à mes parents, à ma sœur, à Marthe . Je crois que je n’ai oublié personne. J’ai à peu près tout ce qu’il me faut, je peux partir, je suis prêt à affronter l’aventure, sinon de gaité de cœur, du moins sans trop d’appréhension. J’ai nettement l’impression que si nous partons, nous serons bientôt de retour. p.4 Allons !! Bon, voilà le rassemblement qui sonne. Hein ? Il faut changer les munitions de wagon ? Pourquoi ? Ce ne sont pas des wagons tous réservés. Ah ! Vraiment si tout avait bien marché c'aurait été trop beau. Voilà qu’il faut encore se coltiner 25 tonnes de munitions (6), par cette chaleur, j’en suis fatigué d’avance.

Ouf, c’est fini, il était temps, je n’en peux plus. Quelle corvée ; nous ne sommes pas beaux ; avec la sueur, la poussière s’est collée à notre peau, creusant des sillons ; mais nous n’avons pas le temps de nous laver, nous remontons en vitesse dans un wagon. Il est l’heure du départ. Quelques coups de sifflet, le train démarre doucement. Quelques femmes de sous-off agitent des mouchoirs sur le quai. Nous partons ; la gare est traversée, cette gare qui nous a vus partir 2 fois en perme en quinze jours. Le train roule plus vite, sa musique monotone accompagne nos pensées. Il y a bien quelques rires, quelques chants, mais tout le monde est fatigué. Je contemple de p. 5 tous mes yeux le paysage de France que je ne reverrai peut-être pas de longtemps. A perte de vue, des vignes et des arbres fruitiers en plein essor. On dit que le vin va manquer en France, ce n’est pas possible.

A Tarascon, on n’a pas le temps de descendre, et le train continue sa course. La nuit tombe : Orange, Montélimar, Valence ; tout le train est endormi, on n’entend aucun bruit. Je reste éveillé jusqu’à Lyon, m’accrochant à l’espoir que le train s’arrêtera quelques heures et que je pourrai courir rue Mazenod. Ô déception ! Gare des Brotteaux, 5 minutes d’arrêt et on repart. De dépit, je me couche, il est 2 h 30. Avoir toute une banquette à sa disposition, quel luxe !!!... C’est bien la 1ère fois que pareille chose nous arrive. Eh bien, j’ai beau m’étendre de toute ma longueur, pour bien profiter de tout cet espace que l’armée française met généreusement à ma disposition, je n’arrive pas à trouver le sommeil. Peut-être la fatigue ? L’énervement, chaque tour de roue résonne dans mon crâne comme un tam-tam. Par moments, j’ai p. 6 l’impression que ma tête va éclater. Dans une demi-inconscience, des cauchemars me secouent ; je vois des grimaces, du noir, du lugubre. Et je n’arrive plus à savoir où je suis. Je ne réalise pas très bien ce qui m’arrive. Oh ! Que le jour est long à venir ...
 

 

p.58Le 2 juillet, à 3h45 du matin, le vapeur Oued-Yquem (capitaine Roller), quitte la rade de Salonique, et, par le chenal de sécurité, s’engage à la faible vitesse permise par ses machines, sur l’itinéraire qui doit le conduire à Beyrouth. Quelle est sa mission ?

Depuis 1 mois, on se bat au Levant. A l’appel du général Dentz , le gouvernement français a décidé, avant même que fut déclenchée l’agression britannique, de renforcer la défense anti-aérienne du territoire menacé. Trois batteries de 75 CA servies par du personnel de l’air, et un renfort de 150 artilleurs de DCA ont été dirigés sur Salonique, d’où, par tous les moyens possibles, on s’efforcera, malgré le blocus britannique, de les acheminer sur Beyrouth.

Pour sa part, L’Oued–Yquem, doit transporter deux batteries de 25 servies par des aviateurs (12è et 14è marins) et un détachement p.59 de cent artilleurs de DCA (sans matériel).

L’embarquement en rade de Salonique s’est fait à la hâte. Aussi les deux premières journées de navigation sont-elles mises à profit pour vérifier les pièces de 25 CA, en mettre trois en batterie sur le pont du vapeur, démonter le gréement pour augmenter le champ de tir, organiser le service de veille, établir des tours de rôles au combat pour trois équipes se relayant de quatre heures en quatre heures, aménager des abris pour le personnel ne participant pas directement à la manœuvre, étudier le « rôle d’abandon », perfectionner l’instruction.

Le vent fraichit, la mer est dure, la vitesse du navire tombe souvent au-dessous de 5 nœuds. Le Capitaine Roller fait des efforts désespérés pour accroître cette vitesse : il double les quarts dans les chaufferies, fait remplacer les soutiers par des militaires volontaires.

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Le 5 à 8h15 alors que le bateau longe au plus près la côte turque, de Castellorizzo à Rhodes, il est survolé par un avion d'observation anglais Blenheim. La journée se passe sans incident, mais l'Oued Yquem a été vu.

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NOTES

(1) "Nous" :

Maurice Dorgal est soldat dans l' "armée de l'armistice", petite armée de 100.000 hommes que l'Allemagne a laissé au régime de Vichy en 1940. Son unité est stationnée à Marseille.

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(2)"La Syrie"

Depuis le fin de la Première Guerre mondiale et le démantèlement de l'Empire ottoman, la Syrie et le Liban sont administrés par la France. En 1941 ils sont sous l'autorité du régime de Vichy.

L'Irak voisin est dans la zone d'influence anglaise. En avril 1941 s'y produit un coup d'état antibritannique, et donc pro-allemand. Les Allemands obtiennent du régime de Vichy le droit d'utiliser les aérodromes de Syrie pour venir en aide aux insurgés irakiens. Les Anglais ripostent en attaquant la Syrie à partir de la Palestine, avec l'aide des Forces françaises libres (gaullistes).  

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 (3) "nous allions en Syrie, qui est, parait-il, en mauvaise posture".

 

Pour repousser les Anglais, les Allemands autorisent Vichy à envoyer des renforts à partir de la France, en traversant l'Allemagne et les Balkans occupés.

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(4) "sans avoir une estime particulière pour les Anglais"

 

Les sentiments des Français de 1941 à l'égard des Anglais sont forcément ambigus. Ce sont les alliés de 14-18, de 39-40, et ils continuent la guerre contre les Allemands. Mais ils sont amenés à des actes hostiles contre la France de Vichy :

        - Destruction d'une partie de la flotte française à Mers el Kébir (juillet 1940)

        - Intervention militaire en Syrie (juin 1941)  

 

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(5) "Nous devons passer par l’Allemagne, l’Autriche, traverser les Balkans et embarquer à Salonique".

 

La voie la plus rapide serait le transport par mer jusqu'à Beyrouth. Mais c'est aussi la plus risquée en raison de la supériorité anglaise sur les mers. Le transport par train est donc choisi, à travers l'Allemagne, l'Autriche et les Balkans, jusqu'au port grec de Salonique. Ce trajet ne peut être fait qu'avec l'assistance et l'accord de l'Allemagne. Cet accord a été formalisé par les "Protocoles de Paris", signés le 28 mai 1941 par Darlan et les autorités allemandes. 

 

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(6) "munitions"

Les Protocoles De Paris prévoient surtout l'acheminement d'artillerie et de munitions pour les troupes vychistes de Syrie. Les soldats sont là pour acheminer ce matériel, plus que pour fournir des renforts combattants.

 

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(7) "gare de Châlons-sur-Saône"

 

Chalon sur Saône se trouve sur la ligne de démarcation entre la zone occupée et la zone "libre".

 

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(8) "nous engagent à nous joindre à l’armée de De Gaulle"

 

Encore inconnu en juin 1940, de Gaulle est clairement identifié en juin 1941 comme le chef de l'autre camp, celui des Français qui continuent la guerre.

 

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  (9). "la France libre les a oubliés et le gouvernement n’est qu’un instrument allemand"

 

"La France libre " : la zone non occupée

"Le gouvernement" : le gouvernement de Vichy

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(10) Cüttingen : probablement Tuttlingen

 

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(11) "des prisonniers français qui travaillent dans les champs"

Il y a 1.800.000 prisonniers français en Allemagne, il est donc assez fréquent d'en rencontrer. 

 

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(12) Sigmarengen : Sigmaringen

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Samedi 14 juin 1941

J’ai fini par me reposer un peu et je m’éveille dans la gare de Châlons-sur-Saône (7). Il est 6 h ; le ciel est gris, tout est gris, on dirait qu’il pleut. Un silence de mort règne dans la gare. Le train est arrêté au milieu des voies. La première personne que je vois en me mettant à la portière est un allemand en uniforme gris-vert, casqué, armé. A 20 m plus loin, il y en a un autre, puis d’autres plus loin ; tout le long du quai de l’autre côté, pareillement. Brr !! Rien qu’à les voir, on perdrait l’envie de rire si on l’avait.

C’est vrai : tout le monde est éveillé, mais on n’entend pas le vacarme que font habituellement les militaires français dans une gare. Nous observons et restons cois. C’est que nous sommes ici dans l’antichambre de la p.7 zone occupée. Nous approchons de la frontière allemande, et bientôt nous aurons perdu toute communication avec la France. Les camarades de la zone occupée ont écrit quelques lettres et les confient à des employés qui passent silencieusement, d’un air morne, entre les sentinelles. Ils ont tout à fait l’allure des prisonniers. En France libre, on ne se rend pas compte de ce que ce doit être pour eux. Lyon a connu l’occupation pendant quelques jours, mais Marseille, Toulouse, etc… ne connaissent pas leur bonheur. Tout doucement, le train se remet en marche, on quitte la ville toute grise ; dans la campagne, il y a des inondations. Les pauvres gens d’ici ont donc tous les malheurs !!!

Nous roulons sans arrêt jusqu’à Dijon. Là, une grande gare encore pleine de soldats allemands qui font les cent pas en frappant du talon. Sur la droite, une grande banderole rouge portant la croix gammée au centre accroche nos regards. C’est une cantine de la Croix-Rouge allemande. Il faut vérifier l’amarrage des canons et chenillettes ; j’y vais avec quelques autres, p.8 pendant que le gros de la batterie s’en va à la cantine se laver et manger une soupe.

Quelques rares civils circulent dans la gare. Ils s’approchent de nous et nous questionnent : ils sont fortement intrigués par le passage de soldats français. Quand ils savent que nous allons en Syrie, ils n’y croient pas d’abord et puis nous engagent à nous joindre à l’armée de De Gaulle (8). Ils n’ont plus confiance qu’en lui pour les délivrer. Pour eux, la France libre les a oubliés et le gouvernement n’est qu’un instrument allemand (9). La question est délicate, et il y a déjà longtemps que je me demande où est la vérité. Qui croire ? …

Mais les sentinelles ne voient pas d’un bon œil nos conciliabules et s’efforcent de nous séparer sans trop nous brusquer. Mais d’autres Français nous rejoignent et la conversation continue jusqu’à la fin de notre travail. Nous nous séparons avec des souhaits de part et d’autre, et nous rejoignons notre wagon. Je prends Paris-soir en passant devant la marchande ; p.9 aucune nouvelle extraordinaire ; toujours la guerre partout. On ne parle que de sacrifices, de patriotisme, etc ... rien d’intéressant. Les copains nous ont rapporté des pains d’épice avec du « jus ». Il parait qu’ils ont été très bien servis et le portrait d’Hitler qui les contemplait ne leur a pas coupé l’appétit. Nous sommes tous remontés rapidement dans nos compartiments, aucun n’a eu l’idée de courir au buffet comme nous faisons habituellement.

Depuis que nous sommes en zone occupée, ce n’est plus comme avant. Nous reprenons notre route et traversons de nouveau des régions inondées. Voici Gray . Des traces de bombardement sur une usine ; un employé de la gare nous traite de « vendus ». Quelques violentes réactions parmi nous. Le train ne s’arrête pas, heureusement !!! Nous faisons une halte de 20mn un peu plus loin à Seveix , dans une toute petite gare. Le chef de gare plaisante avec nous, il est très sympathique, on prend quelques photos.  On repart en direction de Vesoul, les inondations ont fait des dégâts par ici. Des villages sont dans l’eau, p.10 un peu partout émergent des croix de bois, coiffées de casques français ou allemands. Des fleurs desséchées y sont restées accrochées ; la campagne semble un vaste cimetière ; on se sent le cœur serré ; il semble que la joie ne puisse plus exister ici. Un pâle soleil qui essaie de percer la brume rend le décor plus triste encore. Mais voici une grande gare : c’est Vesoul. Nous sommes à peine arrêtés que les employés se pressent autour de notre train pour s’informer. Ils croient que nous partons en guerre volontairement contre les Anglais et nous blâment. Parmi eux, un jeune exalté en golf que je crois reconnaitre, mais c’est Seltier, le faiseur de vers de la 891107. Je savais qu’il était employé à la gare de Vesoul. Quelle veine, il me reconnait aussi ; comme il a maigri, il a une tête de cadavre, il m’explique qu’il a un travail fou, qu’ils crèvent de faim, et qu’ils ne peuvent plus supporter les Fritz !!! Et surtout, j’espère que vous n’allez pas vous battre contre les Anglais !!! Amis, ne faites pas les couillons ! p.11 Tu te souviens l’an dernier à Escarmain ? Les boches sont des vaches, encore hier ils ont fusillé un père de famille. Ah, si tu savais ce qu’ils nous font, on en a marre, tu sais !! Mais oui, mon vieux, je comprends, et j’espère que cette situation ne durera pas, mais il ne me laisse pas ouvrir la bouche ; il a tellement de choses à me demander.

Notre sous-lieutenant vient d’eng…. par erreur le chef de gare, une discussion animée s’ensuit ; l’un se réclame du maréchal Pétain, l’autre prétend n’avoir d’ordre à recevoir que de ses chefs directs. Les éclats de voix attirent l’officier allemand interprète que le chef de gare envoie carrément au diable. Je ne pense pas qu’il soit à la solde des Fritz celui-là. Mais le train démarre. Seltier me serre la main et saute sur le quai. « Surtout, me crie-t-il, ne vous mettez pas aux portières, on vous enverra des pierres, faites attention à Belfort, ils sont encore plus terribles qu’ici ! ».

A un passage à niveau, quelques centaines de personnes s’écrasent contre les barrières en poussant des cris féroces. On ne reçoit pas de pierres, mais p.12 l’impression est la même : toute cette foule, hommes, femmes, enfants, et même les jeunes filles nous montrent le poing et nous conspuent. « Hou ! Hou ! Vendus ! Salauds ! Boches ! » Nous nous attendions à une autre ovation. Quelle désillusion. Et nous ne pouvons rien dire, nous devons accepter les huées sans murmurer. C’est sur cette pénible impression que nous quittons Vesoul.

Un peu plus loin, à Vellunon , ça recommence, mais ils ne savent pourtant pas où nous allons, ceux-là. Nous disons à une jeune fille que nous allons en Syrie. Elle éclate de rire !!!! Ah ! Ah ! Pourquoi faire ! Allez donc raconter ça à d’autres ! Vendus ! Mais le train repart au bon moment. Dans la cour d’une ferme, des soldats allemands sont assis et boivent, ils n’ont pas l’air de s’en faire. A Belfort, une garde du corps imposant nous protège : il y a des soldats partout. Les civils ne risquent pas d’approcher. Les ponts qui surplombent les voies sont interdits à la circulation ; les Fritz ont pris toutes les précautions nécessaires. Quelques gendarmes p.13 français sont là aussi, essayant de faire bande à part ; on voit bien qu’ils sont là par force et qu’ils partagent les sentiments de la population ; il y a encore des barrières le long des voies qui plient sous la poussée de la foule, mais c’est une foule silencieuse qui nous montre des visages terribles, crispés. Ah ! si les Allemands n’étaient pas là, je ne donnerais pas cher de notre peau ; il y a bien quelques Hou ! Hou ! et des poings tendus, mais c’est tout. Les soldats ont dû faire sentir leur force. Ouf !! Belfort est passé. A Mulhouse maintenant ; toutes les gares que nous traversons portent des noms allemands, et toutes les inscriptions sur les murs sont également en Allemand. Je m’étonne que les gens d’ici aiment mieux la France, puisqu’ils ont conservé la langue allemande ; on m’avait dit que les Alsaciens aimaient mieux l’Allemagne, mais pourtant après les manifestations d’aujourd’hui, je ne peux pas y croire. Nous dinons dans une gare toujours gardée par une véritable armée ; là, on nous enlève les appareils photos. Quel p.14 désastre, vraiment, c’est un manque de tact, nous qui pensions rapporter de belles photos.

A Mulhouse, aucun incident, nous sommes arrêtés au milieu des voies, loin de la ville. La Croix-Rouge nous apporte de la soupe et du pain, d’une façon très rapide, dans un wagon qui vient se placer juste devant le nôtre. La soupe est très bonne, mais il y en a trop, nous sommes obligés d’en conserver un plat plein, peut-être sera-t-elle encore bonne demain matin.

Le train s’arrête ensuite à N.............. ? Là, Martinon retrouve un copain de Rochefort, qui le prend à partie, il s’accroche au wagon et veut ouvrir la portière pour le faire descendre. A sa joie de le retrouver, succède une fureur terrible en apprenant qu’il va en Syrie. Salaud ! Vendu ! les injures pleuvent ! Mais le train a repris de la vitesse et au risque de se rompre les os, il est obligé de sauter, mais il continue de crier et de nous montrer le poing.

A 22 h, traversée du Rhin, la nuit est noire, on ne voit absolument rien qu’une petite p.15 lumière qui clignote au bout du pont ; ensuite je me rends compte que nous traversons une gare et puis ma foi, je m’endors.
 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 Dimanche 15 juin 1941

Il est 6 h du matin, le train vient de s’arrêter dans une gare au fond d’une étroite vallée. De tous côtés, la montagne boisée de sapins d’un vert foncé, presque noir, semble nous interdire le passage. Il n’y a rien que des bois, le décor est plutôt sauvage ; on n’entend même pas un pépiement d’oiseau : ils ne doivent pas vivre dans ces sombres parages ! Il y a pourtant quelques habitations qui s’efforcent d’être coquettes, mais je reste oppressé comme par un vague malaise. On n’aperçoit âme qui vive dans la gare, à part nos gardes du corps, qui sont descendus de wagon aussitôt le train stoppé.

Je lis un panneau : Cüttingen (10) , il faudra que je consulte une carte, nous devons être dans la Forêt Noire. Soudain, un remue-ménage, quelques bruits de bottes et des soldats aident des infirmières qui nous apportent des sandwiches garnis de beurre et confiture et un genre de tisane.  p.16 Le pain a mauvais goût et le beurre n’est que de la vulgaire margarine, mais la confiture est bonne, quoiqu’elle soit peut-être un peu synthétique. Nous mangeons tout de même de bon appétit, nous avons encore droit à 5 cigarettes. Puis une autre surprise qui nous plait davantage : nous pouvons écrire en France. Oh, à peine quelques mots : tout va bien, je suis en bonne santé, je serais d’ailleurs bien en peine d’expliquer où je suis !!!

Nous reprenons notre voyage, et roulons toujours au fond de vallées entourées de forêts. Le paysage s’égaie un peu, nous traversons de petits cours d’eau pareils à des rubans d’argent qui descendent des collines (Danube) ; il y en a bientôt de tous les côtés, nous ne passons que sur des ponts ; de loin en loin, quelques fermes au milieu de terrains cultivés. On se croirait en Ardèche. A un endroit, des hommes en kaki se précipitent vers le train en faisant de grands gestes, ce sont des prisonniers français qui travaillent dans les champs (11) !! Oh, le triste spectacle, ils sont comme fous et courent après le train comme s’ils pouvaient le p.17 rattraper. Hélas, nous aurons sans doute l’occasion d’en voir de nouveau. Pourrons-nous leur causer ? A Sigmarengen (12), une jolie petite gare en briques roses fleuries de géraniums. Deux jolies blondes aux longues tresses nous sourient et de la main nous disent bonjour.

10h, nous pénétrons dans une grande gare au trafic intense. Que de trains, quel vacarme, des locos sous pression dans tous les coins, des coups de sifflet, il y a du bruit et du mouvement ici. Autour de la gare, on aperçoit de beaux immeubles et au milieu de la ville, un clocher élancé domine tout. C’est Ulm , quel dommage que nous ne puissions pas visiter la ville. Des prisonniers français sont employés dans la gare ; l’un d’eux réussit à s’approcher et essaie de causer, mais nos farouches gardiens veulent le repousser, il n’insiste pas et cause de loin, on lui envoie du tabac et des cigarettes. Aussitôt, d’autres se montrent, et de tous les wagons, c’est une pluie de tabac ; nos sentinelles restent impassibles, elles commencent à nous énerver, c’est comme si nous étions prisonniers nous aussi.

p.18 A Augsburg , je suis obligé d’admirer, on dirait que toute la ville vient d’être astiquée : les toitures des maisons, les façades, les rues, tout semble neuf et respire la propreté ; ils doivent nettoyer chaque jour les rues à l’aspirateur, on croirait voir une maquette. Un stade magnifique, aménagé pour tous les sports, avec des fleurs et de la verdure partout. La gare est également d’une propreté incroyable. Une grosse dame portant un uniforme gris et l’insigne de la Croix Rouge nous sert toute seule un grand plat de soupe à chacun ; elle est bonne, mais il y en a vraiment trop, nous allons prendre du ventre !!! et devenir dodus comme des poupons. Cela ressemble à la bouillie de farine lactée que me donnait maman quand j’étais gosse. Comme organisation, ça se pose un peu là. Le train n’est pas encore arrêté que les sentinelles sont déjà sur le quai. Armés, bottés, des soldats apportent les plats dans de grandes bassines, et la soupe. Et la dame attend que nous voulions bien nous faire servir ; tout se passe sans un mot. En colonne par p.19 un,  nous prenons un plat et une cuiller que nous tend un soldat, et la grosse dame, d’un geste automatique y verse une grosse louche de soupe, qu’elle remplit de nouveau du même geste machinal. Un deuxième soldat nous tend une tranche de pain, de ce fameux pain qui a si mauvais goût et chacun remonte dans son wagon en pouffant dans sa barbe, car vraiment cette cérémonie toujours pareille de la soupe commence à nous faire rire. C’est que ça n’a l’air de rien, mais c’est dur d’avaler un grand plat de bouillie épaisse quand on n’a pas faim ; et il ne faut pas penser à la jeter dans la gare, rendre les plats encore pleins, ça n’est pas très poli, finalement nos rires se changent en grimace, mais nous repartons, il faut se presser.

Nouvelle halte à Meringa puis à Roffenheim ; le ciel qui était déjà gris ce matin s’assombrit davantage, et bientôt la pluie se met à tomber, monotone et continue. Les villes que nous traversons ne paraissent plus aussi jolies : leur netteté, sous l’effet de la p.20 pluie, devient rigidité ; on dirait des villes mortes. Nous roulons un long moment dans la campagne toute ruisselante, longeant des étangs, des rivières, puis tout d’un coup, à Bergen , c’est la montagne, le Tyrol !!! De tous côtés, les monts nous entourent, couverts de sapins. On en aperçoit, à l’horizon, encore couverts de neige ; des chalets se cachent partout sous les sapins, presque tous bâtis dans le même style ; seulement, il y en a de modestes et d’autres extrêmement luxueux.

Depuis que nous sommes partis, quel changement avec la France, ici chaque région a son style et tout se fait sur le même modèle. Les costumes des gens, même ne diffèrent que par quelques détails. Nous pouvons bien en juger car c’est dimanche et les routes sont pleines de promeneurs malgré la pluie. Les cyclistes surtout sont nombreux, les hommes en culotte courte et chapeau vert à plume, les jeunes filles toutes blondes, en corsage blanc, avec des manches bouffantes, et une jupe rouge la plupart du temps, très p.21 ample. Quelques-unes portent une sorte de boléro et un tablier noir brodé, mais elles se ressemblent toutes. Tandis que chez nous, tous les styles sont mélangés, il y en a pour tous les goûts.

Dans le Midi, par exemple, on peut très bien voir un chalet tyrolien à côté d’un mas provençal, ce qui met d’ailleurs un, peu plus de fantaisie dans le paysage, car à part le Tyrol, je commençais à me lasser de voir des maisons allemandes toutes pareilles, bien alignées. Ici, les villages sont blottis tout au fond des vallées, on n’aperçoit que les tuiles rouges qui ressortent sur le vert sombre, et de longs clochers pointus qui semblent vouloir monter aussi haut que les montagnes. Dans ce décor champêtre un pont immense enjambe une vallée à une hauteur vertigineuse, nous passons juste au-dessous ; il est de construction très moderne, une autoroute doit passer dessus. Nous descendons au fond des vallées, puis nous remontons à l’assaut des montagnes, sans répit ; j’ai l’impression d’être sur un manège de montagnes russes. p.22 Le soir descend, la brume envahit peu à peu la montagne, et les vallées et les villages disparaissent. Il fait tout à fait nuit quand nous arrivons à Salzburg . C’est encore une jolie gare qui parait neuve. Une patrouille allemande défile au pas cadencé, le bruit des bottes résonne sous la voûte du hall, on croirait entendre tout un régiment. Quelques civils circulent, nos officiers vont se restaurer au buffet, pour nous, nouvelle distribution de soupe, puis nous contemplons le mouvement de la gare. On entend claquer des talons de tous côtés, civils et militaires se saluent avec autant de raideur, comme des automates, cela finit par m’énerver, et leur charabia m’écorche les oreilles, on voit bien que l’armée prime tout ici.

Mais il faut nous préparer pour la nuit, et bien nous couvrir, car nous devons traverser les Alpes à haute altitude cette nuit, il fait noir dans la gare, toutes les lumières sont éteintes, on ne distingue plus rien, il vaut p.23 mieux dormir, car on nous oblige à éteindre aussi les lumières des wagons qui sont pourtant camouflées.
 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 Lundi 16 juin 1941

Triste réveil au fond de montagnes plus noires et plus sauvages qu’à Cüttingen .

6h et il fait presque nuit encore. J’ouvre la portière et le froid me surprend. Un écriteau en lettres gothiques m’apprend que nous sommes à Lierel . Le train est arrêté juste devant un baraquement. Des hommes en sortent, et bleu et en kaki : ils sont coiffés du bonnet de police français. Bon Dieu !! Ce sont des prisonniers ; hélas, ils ne peuvent pas sortir, le camp est entouré de barbelés, il nous reste encore du tabac, on en envoie quelques paquets, c’est aussitôt la bagarre dans le camp. J’ai honte pour eux de les voir se disputer pour un peu de tabac au lieu de le partager. Je ne sais pas pourquoi, ils ne m’inspirent pas autant de pitié que ceux que nous avons vus jusqu’ici. Les propos qu’ils tiennent, même ne plaident pas en leur faveur. Pourtant ce sont des Français, mais ils ont des allures de bagnards. Au fond, c’est peut-être parce qu’ils sont mal p.24 traités qu’ils sont aussi haineux. Les sentinelles ont l’air de les mener durement. Ce sont les premiers que nous voyons aussi malheureux. Quel hiver ont-ils dû passer, puisqu’il fait encore froid au mois de juin ? J’en frémis.

Ensuite, à Seltzhald , nous sommes arrêtés en face d’un convoi allemand qui revient de Crète. Ce sont tous des jeunes soldats qui rient et s’amusent en faisant leur toilette ; il n’est pas question de « tenue » pour eux ; ils sont tous en short et torse nu malgré le froid. Ils sont gentils avec nous, nous nous comprenons assez bien. Ils sont heureux d’aller se reposer après les batailles qu’ils viennent de livrer, et ne désirent pas recommencer. A la bonne heure !!! Ils ne sont pas aussi fanatiques qu’on nous l’avait dit. Je commence à les trouver un peu plus sympathiques en discutant avec eux. Ma foi, ils sont comme nous et ne sont pas responsables de nos malheurs ; nous nous quittons bons amis. Des prisonniers viennent nous dire bonjour ; ils travaillent à la gare et ne se plaignent pas trop. Mais, bon Dieu, p.25 jusqu’où en verrons-nous. Nous suivons maintenant une vallée où l’on ne voit que des pâturages, où des prisonniers sont en train de faner avec des paysannes.

A St Michaël , nous en trouvons beaucoup qui travaillent à la gare. Ici encore, on nous offre de la soupe, mais la manière change. On nous reçoit dans la restauration, et nous nous installons par quatre à de petites tables recouvertes de nappes blanches, cela fait mieux.

A Lioben , des infirmiers se précipitent pour nous offrir du thé. Le soleil se montre un peu, et il commence à faire chaud.

A Nicklausdorf , encore de nombreux prisonniers. A Praz , nouvelle réception à la restauration, nous n’avons pourtant pas beaucoup envie de la soupe. Le temps est orageux, quelques roulements de tonnerre s’entendent au loin, il fait lourd.

Nous voici maintenant en Yougoslavie, voici une ligne de défense anti-chars : des morceaux de rails, plantés dans le sol, puis un tunnel effondré sur toute sa largeur ; des ouvriers s’emploient à déblayer et à l’étayer, p.26 nous passons tout doucement. Aussitôt après c’est un viaduc, déjà reconstruit à moitié, puis une deuxième ligne de défense. Les yougoslaves ont dû se défendre. Nous longeons une belle route bordée de pommiers, où défile une colonne de soldats en kaki : prisonniers français ou anglais ?... Voici un 2ème tunnel démoli.

Enfin, on arrive à Marburg ; arrêt, on casse la croûte. Un Allemand qui a visité l’exposition de 1937 vient discuter avec nous. En quittant la ville, nous traversons une rivière sur un pont provisoire, car ils sont tous détruits, et puis c’est encore un tunnel effondré. Que de dégâts !!!
 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Mardi 17 juin 1941

Un rayon de soleil vient m’éveiller. Quel beau temps ce matin, le paysage s’est égayé, les hautes montagnes sont devenues de petites collines, il y a de la joie dans l’air ; le cuistot, plein d’ardeur a déjà préparé le jus, et je déguste avec plaisir le biscuit de guerre que je mets tremper dedans. C’est vraiment un beau jour aujourd’hui : le café est bon et sucré. C’est notre 4ème jour de voyage, ma foi, je commence à p.27 m’habituer à mon wagon. Nous ne l’avons pas quitté beaucoup, entre parenthèses, et je me sens envie de me dégourdir les jambes. Maintenant que nous avons quitté l’Allemagne, nous serons peut-être un peu plus libres.

Dans une gare, des marchands ambulants nous offrent leur marchandise qui ressemble à celle des sidis en France, mais ils refusent la monnaie française. Dans les champs, on est en plein travail, mais les paysans font tous le salut hitlérien quand nous passons. Des cigognes sont perchées sur des meules de foin, ce sont les premières que je vois.

A Slavensk-brouk , le drapeau yougoslave flotte au-dessus d’une jolie petite gare recouverte de verdure, et garnie de paniers de fleurs suspendus. A Vinkavci , nous pouvons, grâce à l’interprète acheter des croissants et des brioches. Hélas ! On n’en trouve plus en France. Plus loin, ce sont des choux à la crème.

A Rums , une vingtaine de gamins, de vrais vagabonds nu-pieds, crasseux, à demi-vêtus, nous assaillent. Ils ont tous quelque chose à vendre, des biscuits secs avariés, des gaufrettes fourrées au chocolat, de la limonade, mais refusent tous p.28 l’argent français. Ils préfèrent échanger leur camelote contre des cigarettes. C’est étrange comme les gens de tous les pays aiment fumer.

A Zenin , à 18h nous mangeons à une roulotte allemande des patates et du bœuf, très nerveux ! Nous sommes tout près de Belgrade (Serbie). La Sarre passe derrière la gare. Le train s’est arrêté un peu avant l’entrée de la ville, et toute une bande de gosses tournaient autour de nous ; il restait des croissants, des biscuits de guerre, qu’on leur distribuait et qu’ils prenaient avec avidité, puis disparaissaient en vitesse pour revenir bientôt avec des brassées de fleurs. Tout le train est fleuri, ils sont gentils ces gosses. En gare, un convoi de troupes qui revient de Crête est arrêté, aussitôt les conversations s’engagent, et on nous photographie de tous côtés. Si nous restions longtemps, je crois que nous arriverions presque à nous faire des amis. Il y en a qui parlent très bien le français et sont sympathiques. Nous traversons le Danube à Belgrade, mais n’entrons pas dans la ville, nous continuons notre route. p.29 Le Danube n’est pas bleu du tout, je suis déçu.
 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Mercredi 18 juin 1941

Aujourd’hui, réveil sous la pluie ; par ironie sans doute, le lieutenant nous donne l’ordre de revêtir la tenue de toile kaki. Nous sommes de nouveau en montagne et suivons le cours d’un torrent que nous traversons plusieurs fois.

A Uich , nous mangeons la soupe à une « roulante » allemande. Des trains militaires sont stationnés dans la gare ; il y a de tout : Allemands, Bulgares, Serbes. A la station précédente, nous avons rencontré un convoi de Monténégrins que l’on expédiait en Italie. Parmi eux, un footballeur ayant joué un peu partout en France cause un moment avec nous. Une pluie continue et monotone commence à tomber, il fait triste, cette partie du parcours est terriblement ennuyeuse ; nous restons de longues heures en pleine montagne à attendre que la voie soit libre. Le pays est sale, vaseux, les rares maisons lépreuses. Le torrent que nous traversons sans cesse roule des eaux couleur chocolat, les chemins sont tous embourbés, on a l’impression de plonger p.30 dans un abîme de boue.

 J’abandonne le paysage pour lire et dormir. A 1h30 au milieu de la nuit, un vacarme insolite m’éveille en sursaut. J’entends des portières qui s’ouvrent, des bruits de bottes, des exclamations en langue allemande, des cris. Je n’arrive pas à réaliser ce qui se passe. Je distingue vaguement les mots : « Raus ! Raus ! Allons enfants de la patrie, mangez, mangez !! » J’ai compris, c’est la soupe allemande qui nous attend. Tout le monde descend, après s’être mis en tenue, évidemment.

Nous sommes à Skoplje , nous pénétrons dans une gare toute neuve et luxueuse, ma foi, avec des boiseries de chêne verni. Un officier allemand raide comme un piquet nous reçoit dans une salle luxueuse comme tout le reste, et des infirmières nous servent la soupe ; la table est de chêne, les sièges également, et le parquet ciré comme il se doit. Une petite infirmière blonde fait des ravages dans tous les cœurs. Mais l’officier qui nous a reçus doit être ivre, il tient des propos p.31 en mauvais français qui ne nous plaisent pas beaucoup, et c’est avec soulagement que nous remontons en wagon, après avoir néanmoins dégusté une canette de bière, gracieusement servie par la petite blonde, et nous pouvons reprendre notre somme fâcheusement interrompu, en rêvant à ses jolis yeux.
 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 Jeudi 19 juin 1941

Nous sommes ce matin dans une gare au nom effacé, quelque part en Macédoine. Un convoi allemand de la DCA va également à Salonique. De nombreux soldats parlent français et discutent avec nous comme à l’ordinaire. Ils admirent tous l’œuvre d’Hitler, il est un surhomme pour eux, mais ils ont hâte autant que nous de voir la guerre se terminer ; leur fanatisme a l’air de s’émousser un peu.

Nous continuons notre voyage en empruntant la vallée du Vardar , torrent boueux encaissé entre des collines arides et sèches qui semblent dévastées par un incendie, pas une verdure, rien que des rochers déchiquetés et quelques touffes d’herbe sèche. Pourtant une route bien entretenue où cheminent des paysans à dos d’ânes ou de mulets suit p.32 la ligne de chemin de fer. Quelques misérables masures sont perchées dans les rochers, comme des nids d’aigles ; il y a aussi de nombreux petits fortins, qui doivent dater de l’autre guerre. Nous traversons une gare à moitié détruite par un bombardement, le village à côté a souffert. Maintenant, il y a quelques champs de blé ou de seigle déjà moissonnés. Il fait chaud malgré le ciel couvert de nuages. Des cigognes planent dans le ciel gris. Nous roulons lentement dans ce décor calciné, et faisons de longues haltes.

Dans une gare, nous sommes assaillis pas des négrillons qui vendent de tout, des biscuits secs, des abricots, des tortues, des cigarettes ; des cireurs de bottes s’égosillent à vanter leur talent. Vers le soir, un convoi de parachutistes nous croise, revenant de Crète ; ils nous font goûter au vin de Grèce, des cigarettes grecques, et nous promettent du plaisir à Salonique, mais ils préfèrent Paris, où ils ont été pendant la guerre en France. Et dire que nous sommes presque des amis maintenant. Leur train est tout pavoisé de drapeaux anglais qu’ils ont pris, et ils p.33 vouent une haine farouche à l’Angleterre. Ils sont d’ailleurs persuadés que nous partageons leurs sentiments. Enfin 22 h, on démarre.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Vendredi 20 juin 1941

Il est 5 h du matin, le soleil est déjà chaud, nous traversons une plaine fertile où les moissons sont déjà terminées. Sur une route, des chars à bœufs cheminent doucement, on croirait les rois fainéants et leur escorte se promenant à travers la Gaule, d’après une gravure de mon histoire de France. Je crois que nous sommes en Grèce, j’espère que nous pourrons admirer toutes les beautés tant vantées de ce pays. Nous traversons des gares qui n’ont rien d’extraordinaire, on se croirait en Provence.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Samedi 21 juin 1941

Depuis hier soir, nous sommes à 25 km de Salonique dans une gare perdue : je me demande ce qu’on attend, les autres trains montent et descendent, et nous les regardons passer. Un soleil de feu nous écrase, et il n’y a aucun ombrage, on cuit véritablement ! Pour nous distraire, il y a des tas de marchands, et nous discutons les prix, pour nous amuser, car nous nous gardons bien d’acheter, et c’est nous, au p.34 contraire qui leur vendons tout ce qui nous gêne : stylos cassés, briquets sans ressorts, pipes, vieux étuis à cigarettes, etc… Ils sont tout fiers de sortir un briquet de leurs poches, pour allumer leur cigarette, mais pour l’allumer, rien à faire ; avec un geste fataliste, ils reprennent une allumette, mais ils sont heureux, ils ont montré qu’ils avaient un briquet, et ils le paient très cher. On fait de vraies affaires, mais que de diplomatie et que de gestes pour y arriver !!

Il fait nuit noire quand le train démarre enfin et à minuit, nous arrivons à Salonique.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Dimanche 22 juin 1941

Nous avons fini la nuit dans le train, qui manœuvre plusieurs fois, pour finalement nous arrêter sur la voie la plus éloignée. Pour aller à la gare, il faudra traverser toutes les voies, passer par-dessus les wagons, et faire des détours. Quel boulot ! On l’entreprend tout de même, et nous trouvons un bureau d’échange où nous faisons une petite provision de marks. Naturellement il est interdit de sortir de la gare ; nous nous contentons de boire un citron limonade à la buvette.

A midi, on va manger la soupe à la Croix- Rouge allemande en face de la gare ; tout le monde en p.35 profite pour visiter le quartier, on s’égaille de tous les côtés. Le tramway passe juste devant la gare, mais nous n’avons pas le temps d’aller trop loin, il faut rester aux alentours, dont le pittoresque vaut la peine d’être remarqué d’ailleurs. Les rues grouillent d’une population criarde et plus ou moins choisie ; on ne s’embarrasse pas pour la toilette ici ; nombreux sont ceux qui vont pieds-nus ou dans des savates éculées. Les maisons sont toutes basses, en bois et terre battue, et chaque maison est une boutique à la devanture branlante, couverte d’une inscription en grec, mais les coiffeurs ont un panneau supplémentaire où on lit « friseur ! » ; les restaurants sont nombreux, quelques-uns paraissent respectables, les garçons portent le veston et tablier blancs. Beaucoup ne sont que des friteries, qui étalent leur mangeaille devant leur boutique, emplissant la rue d’une forte odeur de friture et de graillon, à vous couper l’appétit. Les cageots de fruits superbes se mêlent aux plats de poissons frits et aux beignets de courgette. Les mouches là-dessus font ripaille, elles forment un nuage bourdonnant, quand p.36 le marchand les chasse pour prendre un plat.

A chaque pas, je butte dans un gamin qui s’accroupit déjà pour cirer mes chaussures, c’est toute une affaire pour m’en dépêtrer. De tous côtés, ce sont des offres de toutes sortes, marchands de cigarettes, de gâteaux, glaces, bimbeloteries, tout le monde crie à la fois. Je suis tout étourdi par cette odeur et ce bruit. Et comme il y a un rassemblement dans l’après-midi au train, je réintègre mon wagon. Au rassemblement, rien de neuf, à part quelques recommandations. Quand on nous rend notre liberté, je vais me tremper dans un petit bassin avec un plaisir réel, l’eau du robinet me coulant sur la peau me rafraichit délicieusement. Quel délassement.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Samedi 28 juin 1941

Depuis dimanche, je n’ai rien ajouté à mon journal, tellement j’étais écrasé par la fatigue et la chaleur.

Dès le lendemain de notre arrivée, il a fallu commencer à embarquer, canons, chenillettes, munitions, et en plus tout le matériel d’artillerie, principalement des 75, p.37 avec toutes leurs munitions, pour un régiment de Syrie. Quel travail harassant, par cette chaleur ; il était aussi pénible de travailler dans les wagons que dans les cales à arrimer. Nous avons vécu pendant quelques jours la vie des dockers, dans le bruit du treuil, les commandements des Grecs qui s’occupaient de la manœuvre et qui nous embarrassaient plus qu’ils ne nous aidaient. J’ai les mains toutes écorchées par les caisses de munitions. A midi on revenait manger la soupe allemande, et on repartait aussitôt au boulot, et la nuit on dormait sur les banquettes de nos wagons, accablés de fatigue et de chaleur. Depuis 4 jours, nous couchons sur le pont du bateau, n’importe où ; c’est plein de graisse partout, et la place manque, et on se serre un peu plus. Il y a deux moutons à l’équipage qui nous ennuient terriblement et ils sont tout sales !! Quelle horreur !!

Un soir, je suis sorti avec des copains, nous avons failli nous perdre dans la ville, mais j’ai pu me rendre compte que le centre de la p.38 ville est tout neuf, bâti dans le style le plus moderne, avec de belles avenues plantées d’acacia, de grands buildings modernes sur la promenade du port, c’est une perspective magnifique jusqu’à la Tour Blanche , une ancienne prison célèbre de Salonique. Partout de grands cafés restaurants théâtres avec orchestre, chanteurs et attractions de toutes sortes. Les rues sont pleines de monde, la vie règne partout, certains quartiers ressemblent à de grandes villes de France il y a des gens très bien habillés, de grands magasins, mais les vitrines sont vides. Aujourd’hui il a plu, toutes nos paillasses, nos paquetages qui étaient sur le pont sont trempés. Quel désastre !! Heureusement, le soleil a reparu et il fait toujours chaud. Tout sèchera demain, pour une nuit, on n’en mourra pas.


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Dimanche 29 juin 1941

Aujourd’hui, le beau temps est revenu, et nous avons pu sortir en ville, à part une équipe désignée par le sort. Avec Vilpoux, je suis allé au «friseur»; un petit cireur m’a fait luire mes chaussures ; nous avons goûté p.39 toutes sortes de choses : gâteaux au fromage (mastic !!) sorte d’assiette servie avec des tomates, anchois, concombres et olives. J’ai fait un tas de petits achats qui m’ont coûté très cher. La vie n’est pas bon marché pour nous.

Dans le port, tous les bateaux font sécher leurs voiles au soleil, et se balancent gracieusement. Cet après-midi, nouvelle sortie, nous mangeons des gâteaux, des glaces exquises, comme nous ne sommes pas près de manger en France avec les restrictions.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Lundi 30 juin 1941

Le commandant a reçu l’ordre d’aller mouiller en rade ; on appareille, c’est le grand branle-bas. Nous quittons le quai lentement, contournons la jetée, et notre bateau vient s’installer au milieu de la rade, à 200 m du quai.

Salonique s’étend devant nous dans toute sa splendeur. Toute la perspective de la ville neuve s’allonge à droite et à gauche, et en remontant la colline, toutes les vieilles petites masures grecques serrées les unes contre les autres, et tout au sommet, les ruines des remparts. p.40 A peine stoppés, des marchands de cigarettes, de citrons, de limonade, s’amènent à force de rames, et nous vantent leurs marchandises. C’est la vie des gens d’ici : vendre et acheter pour revendre. Le St Didier nous a suivis et s’installe un peu plus loin. Il est chargé comme nous, de troupes et de matériel.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Mardi 1er juillet 1941

 

Le St Didier est parti dans la nuit. Je pense que nous ne tarderons pas à le suivre, la traversée va commencer. Il fait lourd, tout le monde s’est baigné, mais vers midi la mer commence à remuer assez fort, le bateau roule un peu, les petites barques qui se promenaient dans le port dansent drôlement. Le soir, trois contre-torpilleurs arrivant de Syrie viennent mouiller, dans le port.
 

 

Mercredi 2 juillet 1941
 

Depuis 4 h du matin, nous voguons, et Salonique a disparu à nos regards depuis longtemps, nous sommes déjà en vue de l’île Skyros . Jusqu’à présent, tout s’est bien passé, la mer est magnifique, d’un beau bleu soutenu qui s’éclaircit dans le sillage du bateau, ourlé d’écume blanche. Nous croisons p.41 deux navires italiens et un petit navire hôpital allemand. L’orage menace tout d’un coup, gare à l’averse ; en hâte on installe des tentes de fortune.

A la fin du journal, notes complémentaires sur le  2 juillet.

Jeudi 3 juillet 1941

Quelle triste journée que celle d’aujourd’hui, ce matin la mer est devenue houleuse subitement, des paquets de mer balayaient le pont, tout prenait l’eau, et c’était pire que la pluie. Notre bateau tanguait et roulait, et quelques-uns ont subi les attaques du mal de mer. Pour ma part, je résistais assez bien ; à 9 h, nous sommes en vue de l’île Andros ; à 10h, mon tour de garde au canon terminé, je juge bon de me coucher, car je commence à ressentir de légers symptômes. Le vent souffle de plus en plus fort, notre bateau est soulevé comme une plume, puis retombe, d’un seul coup entre deux vagues énormes, sous lesquelles on croirait qu’il va être enseveli ; mais à, mesure qu’elles avancent, elles le remontent pour le laisser retomber ensuite, ce spectacle me ravit, mais mon estomac n’en dit pas autant. Je sens à chaque fois quelque chose qui p.42  qui se serre et se tord dans ma poitrine. Cela va tant bien que mal jusqu’à midi. Beaucoup ne mangent pas, et d’autres ne peuvent pas terminer leur repas et rendent à la mer tout ce qu’ils ont avalé. Le bateau tangue et roule de plus en plus, on ne peut plus rester debout sur le pont, et d’ailleurs personne n’y songe, tout le monde est couché ; les cuistots sont malades à crever et moi-même, pas très costaud.

J’entends comme dans un rêve le vent qui souffle, les vagues qui frappent la coque et nous secouent de tous côtés. Les canons sont abandonnés, les Anglais peuvent venir, nous ne leur ferons pas de mal ; à 5 h, je m’éveille de mon demi-sommeil, on dirait que la mer s’est un peu calmée. Je me sens un appétit féroce, mais les cuistots sont malades, et la soupe n’est pas faite : il faut se contenter de biscuits de guerre avec une barre de chocolat ; c’est maigre, mais ça réconforte tout de même. Je remonte prendre l’air sur le gaillard d’arrière, il fait bon, je vais tout à fait bien. Je reste là longtemps à contempler les îles qui se profilent à l’horizon avec des ombres bleuâtres sur leur verdure et les rochers.

p.43 Un courageux a préparé du riz au chocolat et la mer, continuant de s’apaiser, bientôt tout le monde est sur pied sauf quelques gros malades.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Samedi 5 juillet 1941

La mer qui n’était pas tout à fait calmée s’est de nouveau fâchée et terriblement cette fois ; je n’ai pas pu résister à ses attaques, j’ai dû payer mon tribut, maintenant ça va mieux.

Nous arrivons au port italien de Castellorizzo, une vedette vient à notre rencontre et ordonne au commandant de faire demi-tour ; il parait qu’il y a danger à essayer de passer. On revient donc sur Rhodes, mais on nous fait tout préparer pour la mise à l’eau des canots et radeaux, et l’ordre est p.44 donné de porter sur soi le gilet de sauvetage. Ce n’est pas très encourageant tout cela. !!! Le commandant fait forcer les machines, il faut des volontaires parmi nous pour aider les sénégalais chauffeurs, mais le vent est contre nous et nous n’avançons pas vite. Des avions nous survolent, nous mettant en alerte. Nous arrivons au large de Rhodes dans la nuit.

A la fin du journal, notes complémentaires sur le  5 juillet.
 

 

Vendredi 4 juillet 1941
 

Ce matin, la mer est plus calme, mais, tout le monde est encore un peu abattu, la garde n’a pas été prise cette nuit. Nous longeons en ce moment l’île Samos ; les parages dangereux approchent. Nous passons l’île de Rhodes dans l’après-midi, le voyage se poursuit normalement. Je commence à m’habituer au roulis. Nous sommes survolés par 6 Hydras, puis 2 autres sans pouvoir les reconnaitre.
 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Dimanche 6 juillet 1941

Nous avons croisé toute la nuit autour de l’île, en attendant le jour ; une vedette italienne vient d’accoster le Oued-Yquem. Qu’allons-nous faire ? Bon, nous faisons demi-tour, de la vedette on crie, « prenez la route 45° ». Approximativement, c’est de là que nous venons, donc nous allons tenter de passer quand même. Nous apprenons par un matelot que nous avons traversé un champ de mines pour arriver au port ; nous avons eu une fière chance.

Il y a environ 1 heure que nous avons quitté Rhodes, on l’aperçoit même encore à l’horizon, soudain un avion apparait et décrit des cercles autour de nous, à une moyenne altitude, il a tout à fait l’allure d’un Anglais. L’alerte est donnée, tout le monde est calme. J’ajuste p.45 par acquit de conscience, mon gilet de sauvetage, tout en prenant ma place au canon, au correcteur, l’avion pique sur nous, un petit instant d’angoisse ; derrière moi, un chef artilleur dit « vous êtes fous, c’est un Italien ! » Au même instant : ta ! ta ! ta ! ta ! Un crépitement bien connu me fait instinctivement m’accroupir sur place derrière l’affût du canon. En réponse, un canon tire. Poum ! Poum ! Poum ! Mais c’est celui de la dunette arrière, le mien est resté muet, le pointeur qui était assis sur son siège (Auguste), est couché sur le côté, le chef de pièce accroupi à côté de moi avec le chargeur, qui n’a pas eu le temps d’enlever la sécurité ; pour une surprise, c’en est une. Heureusement, en entendant le canon, l’avion n’insiste pas et s’éloigne, il va sans doute chercher des copains. Tout cela n’a duré que quelques secondes, je n’en reviens pas, nous nous redressons tout ébahis, mais David le chef de pièce reste courbé et dit : « aïe, aïe » j’ai quelque chose dans le dos. Bon Dieu ! Je soulève la chemise et je vois un petit trou comme une pièce de p.46 50 centimes, où le sang coagule déjà. Je le crois déjà mort. « Vite ! Le docteur ! » David est blessé, mais ce n’est pas grave, heureusement. Il y a 5 autres blessés, tous de la batterie 14 et 3 autres, dont l’officier mécanicien du bateau. Eh, ben ! Heureusement qu’il n’a fait qu’un passage.

Mais maintenant nous avons compris, le premier qui s’approche, gare à lui ! Nous sommes bien décidés à défendre chèrement notre peau. A l’avant il n’y a que des dégâts matériels, des hublots cassés, des casques traversés (qui n’étaient sur la tête de personne heureusement) et quelques trous dans la coque, un petit baptême du feu, quoi. Jusqu’à la roulante qui a été traversée par un obus de 20mm que l’on retrouve juste à côté. Mais quoi ! On fait demi-tour, le commandant veut sans doute prendre de nouveaux ordres à Rhodes, à moins qu’il n’abandonne la partie. Nous entrons dans le port et le commandant s’en va à terre.

Une sirène mugit, jetant l’alerte sur le bateau, on fouille anxieusement le ciel, mais le lieutenant nous rassure, ce n’était qu’un essai. Le commandant revient, l’air soucieux et nous reprenons la route 45°. Hum ! Je crois p.47 qu’il faut s’attendre à la bagarre si nous nous obstinons à passer ; nous pourrions bien faire un petit plongeon peu agréable. Au fait, ce serait un bon moyen pour apprendre pour moi qui n’ose pas. Les sous-off se mettent en tête de sortir de la cale des mitrailleuses et nous voilà en train de préparer des bandes. Mais, catastrophe, ce sont des mitrailleuses allemandes que l’on a eues à Salonique et personne n’en connait le mécanisme, à part un adjudant ; ça ne fait rien, ça fera toujours peur. Le commandant fait peindre la cheminée en noir, et camoufler les couleurs. Le pavillon est amené. A 22h, nous entrons de nouveau dans le port de Castellorizzo. Une discussion animée met aux prises le commandant et les Italiens qui se tiennent à bonne distance sur les rochers.

A la fin du journal, notes complémentaires sur le 6 juillet
 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Lundi 7 juillet 1941

Deux alertes pendant la nuit, mais rien de grave ; à 4 h du matin, tout le monde debout, il faut tout camoufler, canons, mitrailleuses, paquetages, et se cacher soi-même, ordre du commandant. Que nous n’exécutons pas sans murmurer. Alors si des avions anglais s’amènent, nous n’aurons pas le temps de tirer, ils nous couleront p.48 comme ils voudront. Pendant 1 h, nous arborons le pavillon turc, puis on l’enlève.

Vers 6h, on aperçoit au loin des fumées, puis des points noirs qui grossissent. Aussitôt on enfile les ceintures de sauvetage, mais on a le ferme espoir que ce sont les contre-torpilleurs français qui viennent nous escorter. En effet nous les reconnaissons bientôt, ils nous font des signaux. Soudain un ronflement d’avion, chacun se camoufle puisqu’on ne peut pas tirer, c’est un Anglais, il effectue un passage en rase-mottes et s’en va ; sans ordre, nous découvrons les pièces, nous n’avons pas envie de nous laisser faire.

Un moment après, un deuxième passe, toujours sans attaquer, ce doit être des éclaireurs. Les bateaux de guerre nous accompagnent un instant puis font demi-tour, à notre grand regret. Deux avions italiens nous mettent de nouveau en alerte, puis c’est le calme. Nous longeons la côte de tout près, cela vaut mieux en cas de torpillage. Il faut rebâcher les canons, car nous allons passer à proximité d’un phare turc et nous ne devons pas avoir l’air d’un bateau armé. La mer est calme, le soleil commence à chauffer. p.49   Le beau voyage que ce serait si on n’était pas en guerre.

Vers 9 h, nous doublons un petit cap, un îlot sur notre droite, lorsqu’un vieux coucou surgit de derrière les rochers à très basse altitude, il est peut-être à 100m à peine, il nous survole plusieurs fois, et nous pouvons le contempler tout à notre aise, on dirait qu’il cherche à nous narguer ; c’est un tout petit biplan, mais ô horreur !! sous le fuselage, une longue torpille est accrochée, qui, nous est destinée nous n’en doutons pas, aussitôt on saute aux canons, les bâches sont enlevées comme par miracle, mais le commandant sur la passerelle qui se démène tant qu’il peut « ne tirez pas !! rebâchez les pièces, et cachez-vous, laissez faire ! » Il y a un moment de flottement, tout le monde crie : « mais il va lâcher sa torpille , il faut nous défendre, il nous coulera comme il voudra, si nous ne tirons pas » mais le commandant se met en colère, on obéit, la rage au cœur, tant bien que mal, les bâches sont rejetées sur les canons et on attend, on est bien persuadé que le bateau va couler. Deux cents paires d’yeux sont braqués sur le taxi qui continue de virer autour de nous comme s’il cherchait l’angle le p.50 plus favorable. Il s’éloigne un peu plus, et revient droit sur tribord, et d’un coup une gerbe d’eau, ça y est, la torpille est lâchée, c’est une minute terrible, tous les souffles sont suspendus, les yeux suivent le sillage qui s’avance.

Mais le commandant a vu lui aussi, il a crié au timonier « tribord toute » et le bateau obéissant exécute un virage comme il n’en a sûrement jamais fait, juste assez pour que la torpille frôle l’arrière, elle éclate quelques secondes après contre la côte. Ouf !! Je reprends ma respiration. Sauvés !! Nous sommes sauvés !! Alors, seulement alors, le commandant crie « Aux pièces ! Tirez ! » On ne se fait pas prier, mais hélas, il est trop tard, le coucou s’est bien moqué de nous, il, est loin maintenant. Oh ! Mais à présent, nous n’écoutons plus le commandant, nous tirerons les premiers. Deux longues heures s’écoulent, nous croyons à chaque instant voir apparaître des avions dans le ciel ; les nerfs sont à fleur de peau ; le sifflement du vent dans les câbles, le ronronnement des machines nous donnent par instants des frissons. Pour ajouter à nos alarmes, des épaves flottant sur l’eau dénotent sans doute possible qu’un bateau a coulé. p.51 Naturellement, nous pensons tout de suite au St Didier, dont on est sans nouvelles depuis le départ. Il y a des paillasses, des tonneaux, des caisses, des radeaux, des valises, même ; tout cela s’en va, entrainé par les courants de la mer.

A 11h, nous sommes dans le golfe d’Adalia , à une heure du port, lorsque les bateaux de guerre français apparaissent à l’horizon, le Vauquelin s’approche tout près et nous fait des signaux, il exécute un virage impressionnant, tous les appareils photos sont braqués sur lui, et ils disparaissent bientôt tous trois à nos regards inquiets de nous retrouver seuls dans ces parages dangereux. Mais nous faisons demi-tour aussi, les machines donnent tant qu’elles peuvent et la cheminée crache sans arrêt des nuages de charbon qui s’infiltre partout.

Tout est calme pendant un moment, nous reprenons de l’assurance, tout en continuant de guetter, et soudain, un avion anglais apparait ; aussitôt les 3 canons se mettent à tirer, ce qui, a pour résultat de faire reprendre de la hauteur à l’assaillant qui n’insiste pas, d’ailleurs, et fait p.52 demi-tour. S’il venait pour voir dans quelles dispositions nous étions, il est servi. Le bateau file à grande vitesse, et nous repassons bientôt sur les lieux du torpillage de ce matin. Nous sommes tellement sur nos gardes que deux faucons inoffensifs nous mettent en alerte pendant quelques minutes. On croirait voir des taxis piquer sur nous. Nous sommes dans un triste état, la chaleur nous accable, et le manque de nourriture se fait cruellement sentir, nous ne mangeons presque que des conserves et des biscuits. J’espère que nous prenons définitivement la route de Salonique, et que nous pourrons nous retremper là-bas ; ce n’est vraiment pas la peine d’essayer de passer, l’amirauté aurait dû s’en apercevoir avant de nous faire entreprendre un pareil voyage, à moins que nous n’ayons été sacrifiés volontairement. Heureusement que nous avons eu la chance d’échapper à la torpille.

A 16h30, deux avions à très haute altitude fondent sur nous et larguent une trainée de bombes qui tombent à l’arrière du bateau, soulevant des gerbes d’eau. Immédiatement les canons tirent, je ne suis pas de service, mais je tire avec un fusil, comme si p.53 je pouvais faire quelque chose. Mais les canons leur font peur, et ils reprennent de la hauteur, repiquent et crachent leurs pruneaux, à l’avant cette fois, mais sans plus de succès. Ils essaient de revenir, mais décidément les canons les gênent : ils s’en vont à notre grand soulagement, car un canon vient de s’enrayer. Le calme revient sur le pont peu à peu, et les cuistots ayant tout de même fait du riz, on s’apprête à y faire honneur.

Il est 6h30 soudain ! Alerte avion ! Tout le monde à son poste, les gamelles sont abandonnées, un hydravion cette fois, s’amène au ras des flots, d’un air menaçant, mais on l’attend, et dès qu’il est à portée, tous les canons tirent à la fois, ils n’ont encore jamais si bien tiré ; les éclats d’obus l’encadrent magistralement, il a de la veine s’il n’est pas touché, mais il tire lui aussi à l’aide de ses canons et la coque avant prend quelques pruneaux. Mais, pour des raisons que nous ne comprenons pas, il n’attaque pas plus loin et se débine. Nous aimons mieux cela, car le même canon que tout à l’heure vient de s’enrayer à nouveau. Et puis les p.54 munitions que nous avions sur le pont sont épuisées, il faut ouvrir les cales et en remonter. Pendant une heure, tout le monde est au boulot, le pont n’est plus qu’un vaste chantier, on ne sait plus où mettre les pieds, et quand enfin on veut reprendre notre repas, il n’y a plus rien dans les plats, tout est renversé, répandu sur le pont. Quel désastre, du coup, la fatigue et les émotions nous accablent, les forces nous manquent, nous continuons de veiller, mais les visages sont sombres et anxieux, on a hâte de sortir de là.

A 21h30, nous entrons enfin à Castellorizzo, un petit instant de détente. Les langues se délient pendant qu’on s’installe pour la nuit, on veut se croire en sûreté, puis tout se tait, chacun repose en rêvant, en réfléchissant, certainement comme je fais. La lune brille beaucoup trop à mon gré, on distingue tous les détails du petit port italien et des rochers qui en barrent l’entrée. C’est le calme parfait, tout semble dormir, mais les machines marchent toujours et le bateau vire sans arrêt, présentant à mes regards tour à tour toutes les faces du port. Tous les évènements p.55 de ces derniers jours, d’aujourd’hui surtout, défilent devant mes yeux et je me demande par quel miracle nous avons échappé à tout. Quelle Providence nous protège ? Et que nous réserve demain ?

A la fin du journal, notes complémentaires sur le 7 juillet.
 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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A la fin du journal, des notes complémentaires reviennent sur le voyage de l'Oued Yquem et sur les combats  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Mardi 8 juillet 1941

Il fait tout à fait jour, nous tournons toujours dans le port, ma faction s’est déroulée sans incident, tout le monde a pu se reposer. Des avions inconnus passent plusieurs fois, mais sans nous menacer. Le commandant fait sortir de la cale trois autres canons que l’on installe.

A 10h45, un Blenheim est signalé, il s’approche, pas trop car les canons se mettent en branle, mais il effectue quand même quelques passages en mitraillant, et nous déplorons encore 4 blessés. Quelques mitrailleuses italiennes ont tiré timidement, avec la peur de se faire repérer. Là se place un élément comique. Vingt minutes après l’attaque, une vedette du port vient aux renseignements, un officier et un matelot en sont tout l’équipage, ils nous questionnent de loin, puis essaient d’accoster, mais soit inexpérience, soit la frayeur éprouvée p.56 (car ils n’ont pas l’air très courageux), ils n’arrivent pas et tournent sans arrêt sur place ; ils sont complètement démontés et ne cessent de crier en mauvais français ; l’officier laisse tomber à l’eau la gaffe qu’il maniait sans adresse. Il nous fallait cela pour nous réconforter. Enfin, après nous avoir donné un moment de distraction, l’officier peut monter à bord et demande « Avez-vous reconnu l’avion ? Qui a tiré le premier ? Combien de blessés ? ». Il nous propose de nous mettre à l’abri entre deux rochers, mais le commandant refuse. Une fois sa curiosité satisfaite, et un peu plus rassuré, cette fois, il s’en va suivi de nos rires et de nos plaisanteries.

A 15h, tous les visages s’épanouissent : le capitaine nous annonce que nous faisons demi-tour vers Salonique. Quel soulagement pour tous !!! Un quart d’heure plus tard, nous disons adieu pour toujours à Castellorizzo, mais il faut continuer à veiller. A 17 h, un Blenheim nous met en alerte, mais n’attaque pas. Le soir, la radio du bord nous apprend que le St Didier a été coulé dans le port d’Adalia par 4 bombardiers après avoir été torpillé deux jours avant, ce qui p.57 l’a forcé à s’arrêter. Nous avons eu de la veine.

A la fin du journal, notes complémentaires sur le  8 juillet.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le 7 vers 6h, le vapeur est rejoint puis dépassé par des contre-torpilleurs français. Une heure après au voisinage de l’île Grandousa, il est survolé par un Blenheim, qui s’éloigne vers le nord sans intervenir mais il lance un radio. Bientôt apparait un avion torpilleur qui cherche à se placer par le tribord. Le bateau manœuvre p.60 pour obliger l’avion à se rapprocher de la côte. On décamoufle rapidement les canons de 25 que protègent des toiles. L’avion parvient à lancer une torpille qui passe à tribord, à 40m de l’étrave et à 10m du couronnement et va exploser contre les rochers de la côte. Canons et mitrailleuses ont ouvert le feu sur l’avion qui portait encore 6 bombes et s’éloigne en ligne droite.

L’Oued-Yquem continue sa route. « Les jeunes soldats, écrit le commandant dans son rapport, me font demander par le commandant d’armes, de mettre les couleurs afin que l’on sache que c’est pour la France qu’ils se battent. Je dois le leur refuser. Le mât de pavillon gêne le tir de leur pièce arrière. Tous veulent participer à la défense du navire. Des volontaires se présentent pour aider à chauffer et avancer le charbon dans les soutes. Ils sont admirables de cran ».

A 16h30, un appareil Glenn-Martin et un Blenheim attaquent simultanément à la bombe. L’Oued- Yquem manœuvre pour les gêner. Le Glenn qui cherche à l’atteindre par l’arrière est bien encadré par le tir ; il lance 3 bombes de petit calibre qui tombent à 100 ou 150 m. Le Blenheim qui attaque par l’avant est moins gêné par le tir. Il a pu piquer et lancer 3 bombes qui tombent près de l’étrave. Il reprend de l’altitude et malgré le feu nourri des pièces de 25, descend à nouveau en demi-piqué et lance 2 bombes plus lourdes, à 100m de part et d’autre de l’étrave.

A 18h, toutes les armes de DCA établissent un tir de barrage devant un hydravion de type Sunderland qui s’approche à basse altitude, venant du sud- est. Il ouvre le feu au canon, son tir est précis, les rafales sont visibles dans l’eau, tout autour du navire. Quelques balles touchent la muraille du navire et une embarcation. L’avion s’éloigne finalement vers le sud.

Le 7, à 21 h, l’Oued-Yquem est devant Castellorizzo, où il doit attendre les ordres. Toute la nuit, des avions passent, allant vers l’Ouest ou revenant. Les guetteurs sont vigilants.

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Mercredi 9 juillet 1941

Ce matin, une fausse alerte nous réveille. Je pense que nous n’avons plus grand-chose à craindre, l’île de Rhodes vient d’être dépassée, nous sommes de nouveau dans la mer Egée. Voici l’île de Kors , puis d’autres îlots. Au soir, la mer devient houleuse, le vent se lève assez fort, le bateau commence à danser. J’espère que le mal de mer ne m’empêchera pas de dormir cette nuit, car j’ai bien besoin de récupérer. Quelle détente aujourd’hui, tous les visages sont joyeux, on chante, on rit à pleins gosiers, on ne tressaille plus au moindre ronflement des machines, on oublie les alertes.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le 8, à 10h30, après avoir fait un demi-tour au-dessus de la rade, un Glenn-Martin attaque en piqué au canon p.61 et à la mitrailleuse. A la 2ème passe, il est touché par un obus de 25 dans le plan gauche. On distingue la déchirure à la jumelle. Aussi cesse-t-il le feu à 10h 35 et s’éloigne vers l’est. Pris à partie par une batterie côtière, trois soldats ont été blessés. Une vedette de la marine italienne vient aux nouvelles, offre de transporter les blessés à l’hôpital. Le Commandant d’armes refuse et remercie, le capitaine Roller refuse pareillement l’offre italienne de mouiller dans le port sous la protection d’une batterie de côtes.

A 11h30 arrivent des ordres de Beyrouth : le blocus ne peut être forcé, l’Oued-Yquem rentrera à Salonique. Le voyage de retour s’effectue sans incidents. Dans son rapport de fin de mission, le capitaine Roller rend hommage en ces termes au personnel embarqué et à l’équipage : « Il m’est agréable de pouvoir vous signaler la tenue parfaite des officiers et l’équipage durant le voyage. Lors de l’embarquement du matériel, on leur avait demandé un grand effort. Aussi bien à la mer que pendant les attaques, chacun était à sa place, exécutant les ordres avec calme et promptitude, contribuant ainsi, sinon à la réussite de la mission, au moins à éviter toute perte. Le tir précis des pièces et la belle conduite de leurs armements au feu ont permis de nous tirer indemnes de toutes ces situations critiques. Je dois vous signaler les adjudants Blein et Meunier (de la 12è batt) comme entraineurs d’hommes et le caporal Roux (12è régt) qui a fait preuve d’initiative et de courage. Songeant à leurs frères d’armes qui, à la même heure défendaient le ciel de Beyrouth, aviateurs et artilleurs, avaient su aux côtés de l’équipage protéger et sauver ce morceau de France que constituait l’Oued-Yquem ».

Non moins honorable, mais plus tragique, fut l’odyssée du vapeur St Didier. Il avait quitté Salonique un peu avant l’Oued-Yquem, transportant le matériel et le personnel de 3 batteries de 75 CA modèle 1932 (servies par des aviateurs) ainsi que le supplément de renfort de 150 spécialistes de DCA (artilleurs).

Le vapeur fait escale à Castellorizzo et en repart le 4 juillet à une heure du matin.

Vers 7 h, à l’entrée du golfe d’Adalia (Antalya), un avion anglais survole le navire, puis lance une torpille p.62 qui passe sous la coque. Les armes de DCA ouvrent le feu sur l’avion, qui s’éloigne. Le St Didier continue sa route sans pavillon, en longeant la côte turque. A midi cinquante, seconde attaque. La torpille est évitée. A 13h 35, deux avions lancent trois nouvelles torpilles. Mais pour manœuvrer le vapeur a dû pousser ses feux. Survient une avarie de chaudière. On ne peut réparer sans stopper ; à 400m au sud-ouest du port d’Adalia, avant d’entrer en rade, le commandant fait bâcher le canon de 75 qui avait été mis en batterie et hisser le pavillon national. A 17h, quatre avions britanniques apparaissent. Equipages, artilleurs et aviateurs sont à leurs postes de combat. Quatre torpilles sont lancées sur le St Didier ; trois atteignent le bâtiment qui coule par 30 m de fond. Deux tués, cinq disparus, plusieurs blessés, tel est le triste bilan de l’opération. Le reste du personnel a pu être sauvé, il est interné par les turcs. Quant au matériel, il git par 30m, de fond, attendant une récupération problématique. Comme sur l’Oued-Yquem, les cadres et la troupe ont fait tout leur devoir, songeant sans cesse à la mission qui leur avait été confiée : renforcer les héroïques défenseurs de la Syrie et du Liban, mais ce but : forcer le blocus britannique, détruire le matériel plutôt que le laisser tomber aux mains de l’ennemi.

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Jeudi 10 juillet 1941
 

Nous approchons de Salonique, et cette journée est employée à faire une beauté au bateau et à nos personnes assez négligées ces derniers jours. Le pont ressemble à un vrai bric à brac ; on y trouve de tout, sauf ses propres affaires, tout est mêlé, écrasé, piétiné.