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La déclaration Balfour : une longue élaboration

 

 

La déclaration Balfour est adressée à Lord Rothschild le 2 novembre 1917, et rendue publique le 9 novembre. Une évidence apparait à la lecture de ce texte très bref : chaque mot a été soigneusement pesé. Effectivement, la déclaration est le résultat d'un long travail d'élaboration.

 

Des contacts entre le gouvernement britannique et le bureau sioniste de Londres ont été  établis dès le début de la guerre. En 1917, un ensemble de raisons conduit les Anglais à juger opportune une déclaration favorable au projet sioniste. Parmi ces raisons :

- L'intérêt de rallier autour de l'Angleterre l'opinion des communautés juives dans le monde, en particulier en Russie (qui vient de basculer dans la révolution) et aux Etats-Unis (qui entrent en guerre en avril 1917).

 

- L'éventualité d'une initiative allemande ou française en faveur du sionisme, initiative qu'il faudrait alors prendre de vitesse.

Voir ici  

 

- Les succès militaires anglais au Moyen-Orient. Le général Allenby piétine longuement devant Gaza.  Mais en mars 1917, sur le front de Mésopotamie, les Anglais s'emparent de Bagdad. En juillet, la révolte arabe soutenue par les Anglais prend le port d'Aqaba. En octobre Allenby perce enfin sur le font de Palestine, et marche sur Jérusalem qui tombera en décembre. [Voir cartes ci-contre]

Les armées anglaises étant en position d'occuper la région, la question se pose très sérieusement de ce qu'on en fera après la guerre.   

 

La lettre de Balfour, présentée comme une déclaration unilatérale du gouvernement britannique, est en fait le résultat d'une négociation longue et complexe,

- d'une part entre le gouvernement anglais et le mouvement sioniste;

- d'autre part à l'intérieur du mouvement sioniste et du gouvernement britannique.

C'est ce double mouvement que nous retraçons brièvement ci-dessous, en reprenant le remarquable travail fait jadis par Jean-Pierre Alem.

 

 

La première initiative est prise par Balfour. Le 13 juillet 1917, il demande à Rothschild et Weizmann, représentant la Fédération sioniste, de lui proposer un projet de déclaration. Ce travail est confié à Harry Sacher (1881 - 1971), militant sioniste et journaliste au Manchester Guardian. Il rédige un texte disant, entre autre :

... un des buts de guerre essentiels est le rétablissement de la Palestine en tant qu'Etat juif et foyer national du peuple juif (...) Le cadre assuré de ce rétablissement doit être une Palestine intégrale formant un état doté d'un gouvernement propre. 

Ce projet frappe par son caractère maximaliste. D'une part il s'agit de former un véritable état juif indépendant, d'autre part il faut lui donner toute la Palestine. La Fédération sioniste comprend immédiatement que cette formulation n'a aucune chance d'être approuvée par le gouvernement anglais, et  que même beaucoup de Juifs lui seront opposés : ils voient la Palestine davantage comme un refuge et un foyer spirituel juif, pas comme un état indépendant.

 

Le projet est repris par Nahum Sokolov (1859 - 1936), militant sioniste polonais installé depuis le début de la guerre à Londres. Il dépose un premier projet, qui, jugé beaucoup trop long, est repris pour aboutir à ceci : 

1.Le Gouvernement de Sa Majesté accepte le principe de la reconstitution de la Palestine comme foyer national du peuple juif.

2.Le Gouvernement de Sa Majesté fera tous ses efforts pour que ce résultat soit obtenu, et envisagera les méthodes et moyens nécessaires avec l'Organisation Sioniste.

 

C'est ce texte qui est transmis le 18 juillet 1917par Rothschild à Balfour, en réponse à sa demande. Balfour juge la deuxième phrase non satisfaisante : elle semble placer sur un pied d'égalité l'Organisation Sioniste et le gouvernement anglais. Il propose donc à son gouvernement une version modifiée (en rouge, les changements essentiels par rapport à la version précédente) :

Le Gouvernement de Sa Majesté accepte le principe de la reconstitution de la Palestine comme foyer national du peuple juif et fera tous ses efforts pour que ce résultat soit obtenu, et sera prêt à prendre en considération toutes suggestions à ce sujet que l'Organisation Sioniste désirerait lui présenter.

Avec cette formulation l'Organisation Sioniste était ramenée au rang de conseiller du gouvernement britannique, et non plus de partenaire à égalité. Malgré cela le texte n'obtient pas l'approbation du Cabinet. La première phrase apparait trop comme un engagement catégorique, on préfèrerait une formulation plus souple, dans laquelle le "foyer national du peuple juif" ne serait plus qu'une hypothèse souhaitable. Balfour demande alors à Lord Milner (1854 - 1925), un des membres les plus expérimentés du Cabinet de guerre, de lui proposer une nouvelle formulation. Ce sera :

Le Gouvernement de Sa Majesté accepte le principe que toute opportunité  devra être exploitée en vue de l'établissement d'un foyer pour le peuple juif en Palestine, et fera tous ses efforts pour faciliter la réalisation de cet objectif, et sera prêt à prendre en considération toutes suggestions à ce sujet que l'Organisation Sioniste désirerait lui présenter.

Mais un autre obstacle survient : l'opposition dans le Cabinet même des ministres qui rejettent le projet sioniste dans son principe même. Lord Curzon redoute les complications qui naitront d'une domination des Juifs sur les Arabes. Edwin Montagu, seul ministre juif du gouvernement, ne croit qu'à l'intégration des Juifs dans leurs vraies patries, les pays où ils vivent, et dénonce le projet sioniste comme antisémite.

Sur la position d'Edwin Montagu, voir ici  

 

Balfour demande alors à Leo Amery (1873 - 1955), sous-secrétaire dans le Cabinet, une nouvelle rédaction. Ce sera le texte présenté au Cabinet le 4 octobre 1917, qui commence à ressembler vraiment à la déclaration finale :

Le Gouvernement de Sa Majesté envisage favorablement l'établissement en Palestine d'un foyer national pour la race juive, et emploiera tous ses efforts pour faciliter la réalisation de cet objectif, étant clairement entendu que rien ne sera fait qui puisse porter préjudice aux droits civils et religieux des communautés non juives en Palestine ou aux droits et au statut politique dont jouissent dans tous les autres pays ceux des Juifs qui sont pleinement satisfaits de leur présente nationalité et citoyenneté.

Le maintien d'oppositions ne permet pas d'adopter la déclaration lors de la réunion du cabinet le 4 octobre. La décision est ajournée et il est décidé de consulter le président Wilson. Celui-ci donne son accord le 16 octobre ... du bout des lèvres et en demandant que sa réponse ne soit pas rendue publique. 

 

Une ultime réunion du cabinet le 31 octobre 1917 adopte le texte avec quelques modifications :

Le Gouvernement de Sa Majesté envisage favorablement l'établissement en Palestine d'un foyer national pour le peuple juif, et emploiera tous ses efforts pour faciliter la réalisation de cet objectif, étant clairement entendu que rien ne sera fait qui puisse porter atteinte aux droits civils et religieux des communautés non juives existant en Palestine, ni au droit et au statut dont les Juifs jouissent dans tout autre pays. 

On notera un paradoxe : si Balfour a bien été le principal artisan politique de "sa" déclaration, la rédaction elle-même ne lui appartient pas, puisqu'elle a été faite par Lord Milner et Leo Amery.

 

Le texte est adressé le 2 novembre à lord Rothschild, avec un préambule et une phrase de conclusion demandant de transmettre à la Fédération Sioniste. Elle est rendu publique dans la presse le 9 novembre 1917.

 

Voir ci-contre