Comprendre la crise de 1929

 

Introduction

 

1929 : une crise exceptionnelle et exemplaire

Ce qu'il faut comprendre à propos de 1929, ce n'est pas qu'il y ait eu une crise : il y en a tous les 7 à 11 ans, et elles sont très vite oubliées.  Mais celle là est exceptionnelle par son ampleur, sa durée, son extension internationale. Elle a conduit à un effondrement général de l'économie : la production, l'emploi, les échanges.  Ses conséquences sociales et politiques ont été immenses. Elle reste LA crise de référence.

 

Comprendre 1929 : un enjeu qui nous concerne tous

Pourquoi une telle crise ?  Comment le monde en est-il sorti ? L'intervention de l'état a-t-elle sauvé l'économie américaine ? Ces questions sont encore débattues. Elles sont d'une actualité évidente alors que nous sommes de nouveau, depuis 2008, dans une crise économique majeure.  Le profane a bien du mal à évaluer les arguments des spécialistes. Il ne doit pas pour autant renoncer à comprendre et à juger.  Nous ferons à ce sujet deux remarques :

- Aucune analyse de la crise de 1929 n'est politiquement neutre. Pour juger par exemple celle de Milton Friedman (l'explication "monétariste"), il faut aussi savoir la politique qu'il a défendu : l'ultra libéralisme.  C'est là un choix politique, parfaitement honorable, ce n'est pas une vérité scientifique.

- L'économie ne peut pas être détachée de la vie globale des sociétés. Elle est un aspect essentiel de l'histoire, mais il faut l'étudier DANS l'histoire. Nous chercherons donc avant tout à comprendre de quels tournants historiques majeurs la crise de 1929 est la manifestation, et comment cela s'articule avec les autres grands tournants du XX° siècle.   

 

 

I – Les « folles années 20 » : une prospérité sans précédent

 

1 – Un nouveau capitalisme aux Etats-Unis

Le capitalisme et la révolution industrielle sont nés en Europe. Mais dès le XIX° siècle ils se sont épanouis aux Etats-Unis avec une vigueur sans précédent, dans cet espace immense, très riche, pratiquement vide, peuplé par une dynamique émigration européenne. Aux environs de 1880, les Etats-Unis dépassent l'Angleterre pour la production industrielle. A la fin du siècle l'Amérique rivalise victorieusement avec la vieille Europe pour tout ce qui est nouveau : automobile, électricité, aviation...

La Première Guerre mondiale accélère le mouvement. Dans les années 20 s'épanouit au Etats-Unis la première "société de consommation". L'automobile, la radio, deviennent des objets de consommation courante. Le crédit à la consommation se banalise. Le niveau de vie est sans équivalent dans le monde.  

 

2 – L’optimisme américain et ses dangers

L'Amérique croit en la possibilité d'un progrès matériel illimité, parce que toute son histoire a été placée sous le signe d'une croissance exceptionnelle, que n'a connue aucune autre nation. La prospérité des années 20 renforce encore l'optimisme. Ce climat empêche de regarder lucidement les dangers qui menacent la prospérité. On peut (mais c'est facile avec le recul...) en noter trois.

- Une profonde crise agricole. La modernisation de l'agriculture a conduit à une production supérieure aux besoins. La guerre, pendant laquelle on a massivement exporté vers l'Europe, a accéléré cette tendance. La paix revenue, les fermiers américains écoulent de plus en plus difficilement leurs produits. Les prix, donc le revenu agricole, baissent fortement.

- Un danger de surproduction industrielle, non par rapport aux besoins (ils sont illimités), mais par rapport aux capacités d'achat sur le marché. Ce danger n'a rien de nouveau dans l'histoire économique. Mais il est plus grave dans un pays produisant massivement des biens industriels qui ne sont pas immédiatement indispensables (voitures, radios...).  D'autre part ce danger est de plus en plus masqué par le recours au crédit.

- Une folle spéculation boursière, liée à la prospérité et au climat d'euphorie. On achète sans aucune prudence et à crédit des actions dont le cours s'envole. Le prix moyen des actions a plus que doublé de 1926 à 1929. Les cours n'ont plus de rapport avec la réalité. [Document 5]

 

Cet ensemble d'imprudences suffit largement à expliquer qu'une crise soit survenue en 1929. Mais pour qu'elle se transforme en catastrophe planétaire il fallait d'autres ingrédients, en particulier une grande fragilité de l'économie mondiale.

 

3 – Les fissures de l’ordre mondial

L'ordre mondial qui existait avant 1914 a été sévèrement ébranlé par la Grande Guerre, mais pas détruit.  [Document 7]

Cet ordre mondial reposait sur la prééminence absolue de l'Europe. Certes, l'Amérique produisait déjà plus que l'Angleterre, l'Allemagne et la France réunies. Mais ces trois puissances européennes détenaient toujours la puissance commerciale et financière. Les flux de marchandises, de services et de capitaux étaient centrés sur l'Europe.

Dans cette organisation du monde, l'Angleterre jouait un rôle particulier. Elle assurait le bon fonctionnement du système en garantissant :

- le libre-échange, dont elle avait été le promoteur  à partir des années 1840;

- une monnaie internationale fiable, l'or; en fait on paie surtout en livres sterling, mais la livre est garantie par l'or et acceptée dans le monde entier;

- un crédit suffisant et régulier, fourni par la City de Londres, première place financière mondiale. Ce crédit est également raisonnable et remboursable : la balance commerciale anglaise est déficitaire, l'Angleterre fournit ainsi au monde les livres sterling nécessaires.

Après 1918, l'Europe ruinée ne peut plus jouer ce rôle stabilisateur. La monnaie s'est effondrée; le crédit est rare; le libre-échange recule. Seuls les Etats-Unis auraient les moyens financiers de reconstruire un ordre économique mondial stable. Mais ils n'en ont ni la volonté ni les moyens politiques. La France et l'Angleterre restent les vrais "décideurs" politiques. Les Etats-Unis reviennent à l'isolationnisme.  

Et parce qu'il faut bien continuer à fonctionner se mettent en place des solutions plus ou moins instables. Il y a désormais deux monnaies internationales concurrentes, le dollar et la livre. Deux places financières mondiales rivales, New York et Londres, entre lesquelles les capitaux se déplacent, à la recherche de profits et de sécurité.  Les crédits dont l'Europe a besoin sont fournis par des prêts bancaires à court terme venant des Etats-Unis.  [Document 8]

 

 

 

 

II – La crise des années 30 : un effondrement sans précédent

 

1 – Du krach de Wall Street à la crise économique globale

L'économie américaine est en récession dès l'été 1929. Malgré l'optimisme et le recours au crédit, la surproduction industrielle finit par se manifester. Pressentant un retournement de tendance, les investisseurs les mieux informés commencent à vendre leurs actions pour réaliser leurs bénéfices avant l'inévitable baisse de la bourse.

De façon tout à fait classique, ces ventes entraînent des mouvements de panique à Wall Street. En septembre et octobre, la panique est enrayée à plusieurs reprises par l'intervention des banques. Mais le 24 octobre 1929 (le "jeudi noir"), la panique emporte tout sur son passage : les cours s'effondrent.

Très rapidement l'effondrement boursier se transforme en crise économique générale. Les actionnaires ruinés réduisent leur consommation. Les banques en faillite privent l'industrie de crédit. La baisse de la consommation et la hausse du chômage s'entretiennent mutuellement : un cercle vicieux paralyse de plus en plus l'économie américaine.  [Document 9]

Ces mécanismes de la crise n'ont rien de nouveau, mais ils agissent en 1929 avec une force destructrice nouvelle. La formidable croissance des années 20 a porté à des niveaux sans précédents le danger de surproduction. L'optimisme des "roaring twenties" (les "rugissantes années 20") n'a absolument pas préparé les esprits à la catastrophe.  Dans un premier temps personne ne remet en cause le libéralisme économique.  On attend que la reprise se fasse d'elle-même ... et la crise peut ainsi se développer librement.

 

 

2 – De la crise américaine à la crise mondiale

 La crise américaine se transforme en crise mondiale, essentiellement parce que la situation économique mondiale était très fragile. L'Allemagne ruinée en 1918 n'avait pu se redresser que grâce à des prêts américains. Or l'Allemagne, malgré son affaiblissement, restait le cœur, le centre de la puissance économique européenne. En 1931 des banques autrichiennes, puis allemandes, font faillite parce qu'elles sont privées de prêts américains. L'industrie  entre en profonde récession, et l'Allemagne revient au protectionnisme.

L'Angleterre a son tour connaît les plus grandes difficultés. En 1931 elle abandonne la convertibilité de la Livre en or, et en 1932 elle choisit à son tour le protectionnisme, dans le cadre du Commonwealth. 

Avec la fin de l'étalon-or et du libre-échange, ce sont deux murs porteurs de l'ordre mondial d'avant 1914 qui finissent de s'effondrer.

Le commerce mondial s'écroule et se morcelle. Les grandes puissances se replient sur leurs zones d'influence : l'empire colonial pour la France et l'Angleterre, l'Amérique latine pour les Etats-Unis. L'Allemagne, qui n'a rien, envisage sérieusement de se construire par la force une zone d'influence.  [Document 10]

 

 

III – En sortir … mais comment ?

 

1 – L’échec des politiques d’attente

Elles sont fondées sur les convictions libérales partagées jusqu'en 1929 par tous les hommes politiques : la reprise économique se fera spontanément; le rôle de l'état est seulement de prendre les mesures d'urgence qui permettront d'attendre la reprise.

Ce choix est symbolisé par la politique du président Hoover aux Etats-Unis.  Hoover est un homme à principe, convaincu que l'individualisme est la valeur qui a fait la supériorité de l'Amérique. L'état doit rester un arbitre, il n'est pas question d'en faire un acteur dans le jeu économique.

Les mesures d'urgence que prend Hoover (aide aux fermiers ou aux banques, grands travaux) sont suffisantes pour déséquilibrer le budget, insuffisantes pour relancer l'économie. 

Aux élections présidentielles de novembre 1932, Hoover discrédité est largement battu par le démocrate Franklin Roosevelt, qui a promis de faire "quelque chose" contre la crise.

 

2 – Le « New Deal » : le triomphe du volontarisme ?

Doc . 11

Franklin Delano Roosevelt

L'action de Roosevelt est d'abord caractérisée par le pragmatisme. Alors que Hoover a d'abord voulu rester fidèle à ses principes (le libéralisme américain), Roosevelt est convaincu que la situation est sans précédent, et donc qu'il faut tout essayer et sortir des sentiers battus. 

En particulier Roosevelt accepte et organise une véritable révolution : l'intervention décisive de l'état dans la vie économique. Les fermiers américains sont aidés, mais à condition qu'ils réduisent leurs surfaces cultivées : il s'agit de réduire la production, et donc de faire remonter les prix. Les chômeurs sont embauchés et payés par l'état pour mener une politique de grands travaux. Le syndicalisme et les accords par entreprises sont encouragés. Les banques sont mises sous surveillance. Une loi de 1933 sépare strictement banques de dépôt et banques d'affaires (elle sera abrogée dans les années 1990, avec les résultats que l'on sait...).

Cette politique du New Deal (la "nouvelle donne") entraîne une vigoureuse reprise de 1933 à 1936. Malgré les critiques, Roosevelt est triomphalement réélu en 1936.

Mais il ne faut pas se leurrer : le New Deal ne fait pas de miracles. Le chômage reste fort, et surtout, la crise économique redémarre en 1937 - 38.

D'autre part Roosevelt reste très conservateur dans un domaine essentiel : les rapports de l'économie américaine avec le monde.  Il n'imagine de solutions que pour les Etats-Unis, et fait échouer en 1933 la conférence de Londres qui devait élaborer des solutions internationales à la crise.

Finalement, c'est avec la guerre que l'on sortira vraiment de la récession, et de l'isolationnisme américain.

 

 

 

Conclusion

 

Une crise jamais surmontée ?

On peut poser la question autrement : la guerre a-t-elle été le seul moyen de surmonter la crise ? Hélas, oui, car la crise était issue de tels déséquilibres que seul un bouleversement complet de l'ordre ancien permettait de reconstruire un ordre nouveau et stable. C'est ce que feront les Etats-Unis à partir de 1945 : suprématie du dollar, plan Marshall, libre-échange...  Ceci est, non pas une "autre histoire", mais la suite d'une longue évolution qui relie les bouleversements du monde de 1914 au monde d'aujourd'hui. [ Document 12 ]

 

 

 

Doc.1

Un effondrement général de la production

Doc.2

Milton Friedman

 

Université inter âges

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Comprendre la crise de 1929

Cours donné à l'Université inter âges de Gonesse en novembre 2009

 

 

Quelques citations pour commencer ...

 

 

 

 

 

 

1928

« Jamais le Congrès des Etats-Unis réuni pour dresser l’état de l’Union n’a été confronté à des perspectives plus souriantes qu’aujourd’hui (…) Les conditions de vie ont franchi le cap de la nécessité pour entrer dans la région du luxe. La production toujours plus grande est absorbée par une demande intérieure croissante et un commerce extérieur en expansion. Le pays peut considérer le présent avec satisfaction et envisager l’avenir avec optimisme. » 

 

Calvin Coolidge, président des Etats-Unis,

Message au Congrès du 4 décembre 1928

 

 

 

1940

« Ne nous trompons pas, le conflit qui est commencé pourrait bien être le plus étendu, le plus complexe, le plus violent de tous ceux qui ravagèrent la Terre. La crise politique, économique et sociale, morale dont il est issu revêt une telle profondeur et présente un tel caractère d’ubiquité, qu’elle aboutira fatalement à un bouleversement complet de la situation des peuples et de la structure des Etats. »

 

Charles de Gaulle, Mémorandum de janvier 1940

 

 

 

 

 

 

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1986

« Il semble étonnant qu’après plus de cinquante ans les économistes n’aient pas encore compris ce que fut la crise mondiale des années trente, ni même n’aient pu s’entendre à ce sujet. On a souvent noté ces divergences de vue, mais jamais de façon aussi concise que dans le numéro du cinquantième anniversaire (à l’automne de 1979) du Journal of Portfolio Management (…). Les trois premiers articles, qui furent, d’après l’éditeur, tirés au sort, furent écrits par Paul Samuelson, moi-même, et Milton et Rose Friedman. Ces auteurs sont en désaccord fondamental. »

 

Charles Kindelberger,

La Grande Crise Mondiale, 1929-1939, troisième édition, 1986.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Doc. 4

Un autre symbole de la prospérité et de l'optimisme :

la course aux gratte-ciel

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Doc. 3

Quelques pionniers du nouveau capitalisme américain : Edison, Ford, George Eastman

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Doc. 5 - Une folle spéculation boursière

Pour voir l'animation cliquer sur la vignette. Lecture : 1 mn 50 s.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Doc.6

Keynes critique la paix de 1919

 

Doc. 8  Dettes et financement de l'économie mondiale après 1918

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Doc.7b

La catastrophe du chômage

Doc. 9 De la crise boursière à la crise générale

Pour voir l'animation, cliquer sur la vignette. Lecture : 2 mn 10 s.

 

 

 

 

 

 

Doc. 7  Les fissures de l'ordre mondial

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Doc. 10 - De la crise américaine à la crise mondiale.

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Doc. 12 - Un nouvel ordre mondial après 1945

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