Lettre du souverain du Vietnam à l'empereur de Chine

accompagnant le tribut ordinaire en 1881

 

Votre serviteur Nguyen Tu-duc1, roi du Vietnam, courbant la tête jusqu'à terre et frappant du front la poussière, vous salue et vous prie de l'entendre.

Contemplant avec respect l'éclat toujours croissant de l'Étoile Polaire2, je lui offre en présent l'or du midi. Franchissant par la pensée les montagnes qui s'élèvent comme par gradins à une distance de dix mille li, je me tourne avec bonheur vers le Soleil 2.

Moi qui vous écris cette lettre, je considère que grâce à l'unité de gouvernement et à l'influence d'une même culture qui est en usage partout sous le soleil, entre les quatre mers, les contrées du midi, malgré leur distance, dépendent de la Chine et doivent lui offrir leurs produits en légitime tribut.

Au milieu de la fumée des parfums disposés dans ma salle, mon esprit prend son essor vers le palais du Fils du Ciel. Je contemple avec respect ce grand empereur, cette auguste Majesté, cette lumière brillante qui ne cesse d'éclairer les nations, et d'étendre son action bienfaisante; ce prince qui toujours fidèle au devoir imite le principe de toutes choses : cet unique et souverain chef de tous les peu­ples qui répond parfaitement à l'idéal tracé dans les Annales du Printemps et de l'Automne3; qui, observateur exact des neuf règles de l'Invariable Milieu3, aime les princes et traite avec bonté les étrangers; qui a reçu le mandat impérial pour être le modèle de toutes les provinces; qui par des vertus aimables captive les cœurs de tous ses sujets; le grand homme qu'il est utile de voir; le Fils du Ciel qui, en retour de ses bienfaits, reçoit de chacun un tribut.

Je considère que notre contrée brûlée par le soleil est depuis longtemps au nombre des royaumes limitrophes qui sont tributaires de la Chine. Ceux qui occupent des terres soumises à l'empire, doivent avoir grand soin de lui prêter d'âge en âge leur concours. A présent que cette peste 4 qui désolait nos frontières, vient d'être dissipée, que tous les princes se réunissent à la cour impériale, qu'aucune vague n'apparaît sur la mer de Zhou6 et que les offrandes de tous les peuples tributaires sont réunies dans la salle de Yue, moi votre serviteur, confiant en la bonté impériale, je me soumets avec res­pect à l'usage des princes qui tous offrent leurs présents, et, sur le point de faire partir mes envoyés, je m'imagine être en présence de l'empereur. Je me réjouis de ce que les rayons du Soleil et de la Lune 7 ont dissipé pour toujours les nuages de la guerre. J'espère que nous conserve­rons la paix en restant toujours dociles à la conduite de notre chef, et en ne lui résistant jamais. Votre serviteur, contem­plant le Ciel et l'Empereur, éprouve un profond sentiment de crainte respectueuse.

J'ai chargé Nguyen Thuat et mes autres envoyés de vous remettre la liste des présents qui forment mon tribut ordi­naire. De plus, je vous écris cette lettre qui vous sera présentée en même temps. 

   

 1.   Il vécut de 1830 à 1883.                         

2. Désigne l'empereur de Chine.

3. Un des Classiques confucéens.

4. Les soulèvements populaires.

5. Citation   tirée   des   Classiques   signifiant   que l'empire jouit d'un bon gouvernement sous un sage empereur.

6. Le palais impérial.                                                                                       7.L'empereur  Guangxu   et  l'impératrice   régenteCi-Xi                                             

 

Source : cité par J. Chesneaux et M. Bastid, « La Chine, tome 1, Hatier Université, 1969, page 146.

 

   

 

Édit de 821 définissant les relations

entre le Tibet et la Chine

"Le Grand Roi du Tibet et le Grand Roi de Chine, en relation de neveu à oncle, ont conféré ensemble d'une alliance de leurs royaumes (...) Le Tibet et la Chine se maintiendront dans leurs limites d'aujourd'hui. Tout ce qui est à l'est appartient à la Grande Chine, tout ce qui est à l'ouest est incontestablement le pays du Grand Tibet (...) Cet accord solennel ouvre une grande période, où les Tibétains seront heureux en terre du Tibet, et les Chinois heureux en terre de Chine. Les rois et ministres du Tibet et de la Chine ont prêté à cet effet serment, et l'accord a été consigné dans ses détails".

 

Source ; cité par C.B. Levenson, "La Chine envahit le Tibet", Éditions Complexe, 1995, page 18

Les deux documents ci dessous illustrent l'ambiguïté et la complexité des rapports entre la Chine et ses voisins.

A gauche, le plus vieux traité signé entre la Chine et le Tibet, en 821. Il établit clairement l'indépendance des deux pays. Mais en même temps il définit leurs rapports comme une "relation de neveu à oncle" ...  la Chine jouant évidemment le rôle de l'oncle.  

A droite, la lettre de l'empereur vietnamien Tu-duc accompagnant, en 1881, le paiement du tribut à la Chine. Elle nous semble d'une totale servilité. En réalité, le Vietnam est devenu indépendant de la Chine au X° siècle, et il a toujours depuis défendu farouchement son indépendance.  Ce que l'empereur Tu-duc reconnaît dans ce texte, c'est la prééminence de la Chine en Asie orientale, mais absolument pas le contrôle de la Chine sur le Vietnam