« Ton royaume, situé au loin par-delà plusieurs   Océans,   nous   témoignant   sa sincérité et tenant en estime notre influence pour son perfectionnement, avait précédemment pendant la 58° année Qianlong (1793) sous le règne du dernier empereur, fait passer la mer à ses envoyés, qui étaient venus à notre Cour . Mais à cette époque, les ministres envoyés par ton pays s'étaient conformés à nos rites avec exactitude et respect et n'avaient encouru aucun reproche au point de vue des formes prescrites. Aussi   avaient-ils   été  les   récipiendaires déférents   des   faveurs   et  grâces  impériales et avaient-ils été appelés à contempler en audience la personne de l'Empereur, à prendre part à des festins ordonnés par Sa Majesté et à en recevoir des dons à profusion.

Cette année tu as de nouveau, roi, fait partir des envoyés porteurs d'un placet et tu les as munis d'objets provenant de ton pays et destinés à m'être présentés. En songeant au respect et à la bonne volonté dont tu faisais ainsi preuve d'une façon  déterminée,  j'en  ai  ressenti  une profonde joie. Me référant aux précédents, j'ai donné des instructions à mes fonction­naires pour  que,  lorsque tes  ministres envoyés seraient arrivés, ils fussent admis à me contempler en audience, que des festins et des cadeaux leur fussent donnés et  qu'on  suivît  en tout le  cérémonial adopté sous le précédent empereur.

Le 7, jour fixé pour me contempler en audience, tes envoyés étant déjà parvenus aux portes du palais et j'allais prendre place dans la salle du trône  lorsque ton premier envoyé  déclara qu'une maladie soudaine ne lui permettait ni de remuer ni de marcher. Je considérai qu'il était possible que le premier envoyé eût été prit d'un mal subit, aussi prescrivis-je de ne faire entrer en ma présence que les   seconds   envoyés.    Cependant,   les seconds envoyés déclarèrent aussi qu'ils étaient souffrants. L'impolitesse fut donc sans  égale.   Je ne les  réprimandai pas sévèrement et les fis partir le jour même, pour   retourner   dans   leur   pays.   Tes envoyés n'ayant pas paru en ma présence, il n'y avait pas lieu non plus que ton placet me fût remis et il a été remporté par tes envoyés. Cependant, ayant présent à la pensée que toi, roi, tu m'avais adressé ce placet et des offrandes à plusieurs milliers de lieues de distance, et que si tes envoyés avaient agi d'une façon irrespectueuse pour me transmettre l'expression de tes sentiments, la faute en était à tes envoyés, j'ai bien discerné que tu avais, toi, roi, un cœur respectueux et de bonne volonté.

Aussi ai-je reçu et accepté parmi tes objets envoyés en tribut des cartes géo­graphiques, des tableaux, des paysages et des portraits. Je loue ton cœur sincère : cela équivaut à tout accepter. En outre, je te fais don, à toi, roi, d'un Ru yi ou sceptre de félicité en jade blanc, d'un collier de Cour en jade vert, de deux paires de grands sachets et de huit petit sachets, en témoignage d'affection et de mansuétude. D'ailleurs, tu es à une distance trop grande de la Chine et l'expé­dition d'envoyés faisant par mer un aussi long voyage est bien difficile. Tes envoyés, en outre, ne peuvent être au fait des formes rituelles chinoises; il en résulte des dis­cussions répétées que je ne saurais apprendre avec plaisir.

La Cour Céleste ne tient pas pour précieux les objets venus de loin, et toutes les choses curieuses  et ingénieuses de ton royaume ne peuvent non plus être considérées comme ayant une rare valeur. Toi, maintiens la concorde parmi ton peuple, veille à la sécurité de ton terri­toire, sans te relâcher en rien de ce qui est éloigné ou proche. Voilà, en vérité, ce que je louerai.

 

A l'avenir, point ne sera besoin de commettre des envoyés pour venir aussi loin prendre la peine inutile de voyager par terre et par mer. Sache seulement montrer le fond de ton cœur et t'étudier à la bonne volonté, et on pourra dire alors, sans qu'il soit nécessaire que tu envoies annuellement des représentants à ma Cour, que tu marches vers la transformation civilisatrice. C'est afin que tu y obéisses longtemps que je t'adresse cet Ordre Impérial. »

 

 

 

Lettre de l'empereur Jiaqing au roi George  III

(1816)

L'empereur Jiaqing (1796 - 1820)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

George III d'Angleterre  (1760 - 1820)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

En 1816, l'Angleterre est triomphante. Elle a vaincu la France napoléonienne sur mer (21 octobre 1805 : Trafalgar) et sur terre (18 juin 1815 : Waterloo). La France défaite, plus rien ne s'oppose à la domination de l'Angleterre sur les mers. Elle est déjà présente aux Indes et sur le détroit de Malacca. Par l'ambassade de 1816, elle tente d'établir des relations avec la Chine. Une première ambassade en 1793 n'avait abouti à aucun résultat. La seconde ne réussit pas mieux. Elle est renvoyée en Angleterre avec une lettre pour le roi George III (reproduite ci-dessous). 

Ce document savoureux montre bien le fossé d'incompréhension entre les deux pays. D'un côté l'Angleterre qui a pris son essor et s'apprête à dominer le monde. De l'autre le Fils du Ciel qui ne comprend pas ce que lui veut ce petit pays barbare...